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Full text of "La belle dame sans merci"

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http://www.archive.org/details/labelledamesansmOOchar 


«^ 


wuici 


La  belle  Dame 


sans  merci 


ŒUVRES  DALAIN  CHARÏIEU 


Œuvres  en  prose,  figurant  dans  l'édition  Du  Chesne.  — 
I®  prose  française  :  Le  Quadrilogue  invectif  (1422)  ;  le  Livre 
de  l'Espérance,  ou  consolation  des  trois  vertus,  c'est  à  savoir 
Foi,  Espérance  et  Charité  (^i4^8)  ;  une  traduction  française 
du  Curial  d'Ambrosius  de  Miliis.  2°  prose  latine  :  Dialo^us 
familiaris  amici  et  sodalis  super  deploratione  Gallicee  caia- 
mitatis  ;  De  detestatione  belli  g-allici,  et  suasione  pacis  ; 
Invectiva  contra  ingratum  amicum  ;  Ad  Universitatem  pari- 
siensem,  post  egressum  régis  Garoli  ab  eadem  civitate. 
—  Œuvres  en  prose  latine  figurant  dans  l'étude  de  M.  D. 
Delaunay  sur  Alain  Chartier  :  Epître  ou  discours  de  féli- 
citation  à  (Charles  VI,  à  l'occasion  du  maintien  des  libertés 
gallicanes  (il^iS)  ;  Harengue  pour  le  roy  de  France  à  l'em- 
pereur pour  l'exciter  à  paix  et  concorde  ;  Ad  regem  Romano- 
rum  Sigismundum  ab  Alano  oracio  incipit  ;  Persuasio  Alani 
Aurigœ  ad  Pragenses  in  fide  déviantes,  unde  rorata  prœ- 
sente  Cœsare  ;  Discours  au  roi  d'Ecosse  (1428),  et  enfin  une 
lettre  d'Alain  à  un  prince  étranger  touchant  Jeanne  d'Arc. 
Ce  dernier  document  a  été  donné  précédemment  par  M.  Qui- 
cherat  dans  son  ouvrage  sur  les  Procès  de  condamnation  et 
de  réhabilitation  de  Jeanne  d'Arc  ^Tome  I,  p.  i3i)  et  n'avait 
encore  été  imprimé  qu'une  seule  fois  par  Lami  dans  les 
Deliciœ  Eruditorum  (T.  IV,  p.  38)  d'après  un  manuscrit  de 
la  bibliothèque  Ricardi  à  Florence. 

Poèmes  (édition  Du  Chesne)  :  Le  Débat  du  Réveille-Matin  ; 
le  Débat  des  deux  Fortunés  d'Amour  ;  le  Lai  de  plaisance  ; 
le  Livre  des  Quatre  Dames  (i4i5)  ;  Le  Lai  de  paix  adressé 
au  Duc  de  Bourgogne  (1426)  ;  la  Complainte  trépiteuse  con- 
tre la  Mort  qui  lui  ôte  sa  Dame  ;  Le  Lai  de  la  Belle  Dame 
sans  Merci  (1426)  ;  le  Bréviaire  des  Nobles. 

En  outre,  l'édition  Du  Chesne  contient  d'autres  poèmes 
d'une  attribution  erronée  :  Le  Parlement  d'Amour;  le 
Régime  de  Fortune,  en  sept  ballades  ;  l'Hôpital  d'Amour; 
la  Pastourelle  de  Gransson  ;  le  Dialogue  d'un  amoureux  et  de 
sa  Dame  ;  le  Regret  d'un  amoureux  sur  la  mort  de  sa  Dame  ; 
la  ballade  de  Fougère,  puis  des  rondeaux,  des  complaintes, 
et  encore  d'autres  ballades,  dont  une  ballade  couronnée. 


ALAIN    CHARTIER       P/-^ 


La  belle  Dame 


sans  merci 


Avee    une    Notiee 


PAR 


LUCIEN     CHARPENNES 


LES    LIVRES 
ET    POÈMES    D'AUTREFOIS 

PARIS 

1901 


/?û/ 


NOTICE  (1) 

SUK    ALAIN    CHARTIER 

Alain  Charlier  est  un  terrain  mouvant  sur 
lequel  il  convient  de  s'engager  avec  prudence. 
D'éminents  romanistes,  en  effet,  renouvellent 
chaque  jour  un  sujet  qui  est  loin  d'être  épuisé. 
Mais  s'il  y  a  de  la  témérité  à  envisager  le  poète 
de  la  Belle  Dame  sans  Merci  en  même  temps 
que  les  Gaston  Paris,  les  Paul  Meyer,  les  Heu- 
ckenkamp,  on  peut  dire  aussi  que  parfois  telles 
audaces  furent  méritoires'et  fécondes  pour  avoir 
attiré  Tattention  de  savants  illustres  sur  une  ma- 
tière délaissée  ou  sur  un  point  oublié  de  cette 
matière.  L'étude  de  M.  Delaunay,  par  exemple, 
nous  apparaît  sommaire,  aujourd'hui,  et,  à  de 
certaines  pages,  faussée.  Il  ne  reste  pas  moins 
vrai  que  M.  Delaunay  ouvrit  la  question  ;  et,  le 
premier,    risqua,   après  avoir  lu  les  textes^  un 

(1)  Cette  notice  est  une  refonte  de  deux  articles  parus 
dans  la  Xormandie  Artistique  en  mars  et  en  septem- 
bre 1897. 


—  6  — 


jiigoment  litlérairo,  on  iililisanl^  par  surcroît, 
les  données  l)iogra[)hi(jnes  (|ue  recueillit  M.  du 
Fresne  de  Beaucouit. 


• 


Ne  mettez  donc  en  nonchaUoir 
ou  oubliance  cestuy  livre  con- 
tenant plusieurs  traités  de  ma- 
tière diverse  puisque  vous  en 
pouvez  mieuxvalloir,  au  moyen 
que  vous  aurez  un  conducteur 
et  charretier  propice  qui  très 
bien  vous  conduira  en  vertu 
et  justice  de  bonne  vie.  C'est 
lauri^ateur  et  royal  charretier 
qui  bien  sait  tourner  son  cha- 
riot, à  dextre  et  à  senestre,  à 
dextre  à  fuir  péché,  oisiveté, 
et  vice. 

{Préambule  de  Védition  de  1626), 

Chartier  fut  un  esprit  artiste  et  créateur  ;  il  fut 
un  écrivain  soucieux  d'idées  générales,  amou- 
reux de  symboles,  un  probe  ouvrier  qu^émut  le 
côté  divinement  plastique  de  l'art.  Une  phrase 
nombreuse,  une  éloquence  ample,  à  la  Bossuet, 
des  conceptions  agencées  et  calculées^  témoi- 
gnent de  celte  préoccupation  constante,  qu'on 
lise    le    Qiiadrilogne   invectif  ou   VEspérance. 

Je  laisserai,  ici,  de  côté  le  Quadrilogue  invec^ 
tif  (\\n  est,  avec  la  traduction  française  du  Cu- 


—  7  — 

rial  d'Ambrosiiis  de  Miliis,  l'ouvrage  en  prose 
le  plus  étudié  de  Ghartier  (1),  et  veux  parler, 
dès  Tabord,  de  VEspérance,  Le  titre  exact  est 
celui-ci  : 

L  espérance  ou  consolation  des  trois  vertus^ 
c'est  à  savoir  Foi,  Espérance  et  Charité. 

On  a  beaucoup  bataillé  relativement  à  la  date 
de  composition  de  ce  livre.  La  difficulté   vien- 

(i)  Dans  son  Histoire  de  la  Satire  au  moyen-âge, 
M.  Lenient  a  consacré  une  belle  page  à  ces  deux  ouvra- 
ges. M.  Petit  de  Julleville  en  esquisse  l'analyse,  dans 
son  Histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  française. 
M.  Ferdinand  Heuckenkamp  a  découvert  que  le  Gurial 
n*estquela  traduction  française  d'un  ouvrage  latin  com- 
posé par  l'humaniste  italien  Ambrosius  de  Miliis.  Henri 
Martin  dit,  à  propos  du  Quadrilogue  invectif,  qu'il 
place  en  i42"2  (de  même  que  M.  Du  Fresne  de  Beaucourt)  : 
(c  On  répandit  dans  les  provinces  une  espèce  de  pamplilet 
politique,  écrit  par  un  jeune  homme  d'un  noble  cœur  et 
d'un  grand  talent^  Alain  Ghartier,  secrétaire  de  Char- 
les VII  :  c'était  la  France  personnifiée  dans  une  vive  et 
saisissante  allégorie,  qui  conjurait  ses  trois  enfants,  le 
clergé,  la  chevalerie  et  le  peuple,  de  mériter  le  pardon 
de  Dieu,  d'oublier  leurs  discordes  et  de  s'unir  pour  sau- 
ver leur  mère  et  se  sauver  eux-mêmes.  »  Le  moment 
était  bien  choisi  pour  lancer  cette  a  espèce  de  pamphlet 
politique.  »  Charles  VI  venait  de  mourir  après  Henri  V 
de  Lancastre,  et  le  parti  du  Dauphin  était  devenu  le 
parti  national. 


—  8  — 

drait  de  concilier  les  difTorcntes  déclarations  que 
fait  Cliarlier  au  cours  de  l'ouvrage.  11  le  date 
lui-même  : 

Au  dixième  an  de  son  dolent  exil. 

De  quel  exil  s'agit-il  ?  (1)  Eu  outre,  dans 
un  vers  du  prologue,  le  poète  se  plaint  de  ce  que 
cet  exil  le  force  de 

En  jeune  âge^  vieillir  malgré  nature. 

Or,  plus  loin,  un  personnage  allégorique  lui 
dit:  «  ton  âge  tourne  jà  vers  déclin.  «Enfin  on 
trouve  encore  ces  mois  :  ((  et  les  maleurtez  de  ta 
nation  ne  font  que  commencer  »  qui  semblent 
indiquer  une  date  antérieure  à  l'époque  où 
Jeanne  d'Arc  rétablit  les  affaires  de  la  France, 
pour  le  moins  antérieure  à  1431. 

Je  n'hésite  pas  à  placer  la  date  de  composi- 
tion vers  1438,  et  à  épouser  la  thèse  de  M.  D. 
Delaunay  qui  voit  dans  la  cause  de  cet  exil  une 
disgrâce  venue  de  Charles  VU,  à  l'instigation 

(l)Dans  son  Histoire  de  la  langueetdela  littérature 
française,  M.  Petit  de  Jalleville  pense  qu'il  s'agit  d'un 
exil  de  Paris  dont  la  faction  bourguignonne  aurait  chassé 
le  poète  en  1418,  et  place  ladate  de  composition  en  1429. 


—  9  — 

(kl  favori  La  Trémoille  à  qui  la  gloire  de  Charlier 
donna  de  l'ombrage.  Ce  La  Trémoille,  de  con- 
cert avec  Regnauld  de  Chartres,  ne  conseilla- 
t-il  pas  au  roi  de  trahir  lâchement  Jeanne  elle- 
même,  s'altaquant  ainsi  tour  à  tour  aux  plus 
lovaux  serviteurs  de  la  couronne  ! 

Si  Ton  s'en  rapporte  aux  recherches  de  M.  G. 
duFresne  de  Beaucourt,  membre  de  la  Société 
des  Antiquaires  de  Normandie,  Alain  serait  né 
en  1393  (Guillaume  en  1392)  ;  il  aurait  donc  eu 
quarante-cinq  ans  en  1438.  C'était  la  jeunesse 
encore  pour  un  homme  actif  comme  notre 
poète-ambassadeur,  et,  une  certaine  coquetterie 
inhérente  à  la  nature  humaine  aidant,  il  a  pu  se 
plaindre  dans  l'inaction  fastidieuse  que  lui  impo- 
sait sa  disgrâce  de, 

En  jeune  âge,  vieillir  malgré  nature. 

De  même,  plus  loin,  après  que  Mélancolie 
Taura  assailli,  dans  un  de  ces  moments  de  tris- 
tesse qui  inspirent  la  simplicité  et  la  sincérité,  il 
pourra  dire,  sans  qu'il  n'y  ait  rien  là  qu'une 
apparente  et  puérile  contradiction,  que  son  âge 
«  tourne  jà  vers  déclin  ». 

Quant  à  ces  mots  «  et  les  maleurtez  de  ta 


—  iO  — 

nation  ne  font  que  commencer  »  ils  lui  sont  ins- 
pirés, si  Ton  veut,  par  une  misanthropie  bien 
naturelle  chez  un  disgracié.  C/est  ainsi  que  nous 
confondons,  à  l'ordinaire,  notre  fortune  privée 
et  la  fortune  publique  dans  une  même  apprécia- 
tion. Sommes-nous  heureux,  tout  est  pour  le 
mieux,  sommes-nous  malheureux,  rien  ne  va 
plus.  En  dehors  de  cette  raison  générale^  on  en 
trouve  une  autre  dans  les  événements  contem- 
porains eux-mêmes. 

On  lit  encore,  en  effet,  dans  le  livre  de  Y  Espé- 
rance que  les  maux  de  la  France  ne  font  que  s'ac- 
croître depuis  vingt  ans,  et  (M.  D.  Delaunay  en 
fait  judicieusement  la  remarque)  rien  n'est  plus 
vrai  de  1418  à  1438.  «  La  misère  publique,  dit 
l'historien  Henri  Martin,  en  1438,  dépassa  tout 
ce  qu'on  avait  éprouvé  depuis  vingt  ans  :  des 
pluies  continuelles  ayant  gâté  la  récolte  dans  les 
cantons  où  la  culture  n'était  point  abandonnée, 
la  disette  devint  famine,  et  entraîna  après  elle 
les  maladies  épidémiques,  ses  compagnes  ordi- 
naires. Les  populations  tombèrent  enfouie  sous 
ce  double  fléau.  Le  Bourgeois  de  Paris  assure 
qu'il  mourut,  dans  le  cours  de  Tannée,  envi- 
ron cinq  mille  personnes  à  l'Hôtel-Dieu,  et  plus 


de  quarante-cinq  mille  dans  la  ville.  Paris  était 
si  désert  et  si  désolé  que  les  loups  v  venaient 
la  nuit  par  la  rivière  ;  et  ils  étrangleront  et  man- 
gèrent plusieurs  personnes,  de  nuit,  dans  les 
rues  détournées.  La  plupart  des  hauts  digni- 
taires avaient  quitté  la  ville  :  il  n'v  resta  guère 
que  le  premier  président  du  parlement,  Adam 
de  Cambrai,  un  président  en  la  chambre  des 
comptes,  appelé  Simon  Charles,  le  prévôt  de 
Paris  et  le  prévôt  des  marchands,  qui  eurent  le 
courage  de  demeurer  jusqu'au  bout  pour  récon- 
forter les  habitants  et  garantir  Paris  des  entre- 
prises des  Anglais.  »  En  face  de  tant  de  maux, 
Chartier  pouvait  écrire  que  les  maleurtez  de  la 
nation  ne  faisaient  que  commencer  !  (1). 

Une  autre  particularité,  qui  n'a  point  échappé 
à  M.  Delaunay,  confirme  Thypothèse  d'une  dis- 
grâce. Le  livre  de  VEspérance  est  le  plusconsi- 

(i)  Cette  horrible  famine  venant  mettre  le  comble  à 
la  misère  publique,  déjà  rendue  si  profonde  par  la  guerre 
anglaise,  et  surtout  les  exploits  des  routiers  et  des  écor- 
cheurs,  frappa  vivement  l'imagination  de  tous.  Chartier 
exprime,  par  ces  mots  désespérés,  Tangoisse  du  peuple, 
toujours  dans  l'attente  de  maux  plus  formidables  qui 
semblaient  suivre  une  affolante  progression  !  La  guerre 
anglaise  était,  hélas  !  le  moindre  de  ces  maux. 


-  15  - 

(lerable  ouvrage  de  Charlier,  et  encore  irest-il 
pas  lerminé  (1),  il  compte  129  pages  de  rédilion 
Du  Chesne,  tandis  que  le  Quadrilogite  qui  est 
achevé,  n'en  compte  que  52.  —  Or,  jamais,  à 
la  Cour,  Chartiern^aurait  eu  le  loisir  d'entrepren- 
dre un  ouvrage  de  si  longue  haleine.  Ecoutez  ce 
qu'écrit  Ambrosius  de  Miliis  à  Gonlier  Col  sur 
le  courtisan,  dans  le  Citrial,  dont,  vraisembla- 
blement, le  moraliste  Chartier  entreprit  la  tra- 
duction française  parce  qu'il  lui  découvrait  un 
intérêt  d'actualité.  Aussi  bien,  Charlier,  en  tra- 
duisant cette  satire  de  la  vie  des  Cours,  a  pu  se 
placer  à  un  tout  autre  point  de  vue  que  le  point 
devuemoralistejCeluid'unerancune  personnelle, 
par  exemple,  masquée  par  la  signature  d'Ambro- 

(i)  Le  livre  est  intitulé  :  L'Espérance  ou  consolation 
des  trois  Vertus^  cest  à  savoir  Foi,  Espérance  et  Cha- 
rité. Foi  et  Espérance  prennent,  en  effet,  part  au  débat, 
mais  Charité  n'apparaît  pas.  L'ouvrage  se  termine  sur 
cette  phrase  d'Espérance  :  «  Surtout  prends  pour  confir- 
mation Valère  qui  te  dit  par  arrêt  que  les  seigneuries 
anciennes  furent  toujours  stables  tant  comme  ils  servi- 
rent et  sacrifièrent  dûment  à  la  divinité.  *  Ce  n'est  pas 
là  une  phrase  finale.  Chartier  termine  toujours  ces  sor- 
tes d'allégories  par  quelques  mots  de  Vacteur,  en  manière 
de  conclusion. 


—  13  - 

sius  de  Miliis  :  «  S'il  a  accoutumé  do  manger 
sobrement  et  à  droite  heure,  il  dînera  et  soupera 
tard,  ou  mangera  en  telle  façon  qu'il  désaccou- 
tumera son  temps  et  sa  manière  de  vivre.  S'il 
a  accoutumé  de  lire  et  a  étudier  es  livres^  il 
musera  oiseux  toute  la  journée  en  attendant 
qu^on  lui  ouvre  l'huis  dit  retrait  du  Prince, 
S'il  aime  le  repos  de  son  corps  il  sera  envoyé 
deçà  et  delà  comme  un  coureur  perpétuel.  S'il 
veut  coucher  tôt  et  lever  tard  à  son  plaisir,  il  fau- 
dra qu'il  veille  tard  et  qu'il  se  lève  bien  malin, 
et  qu'il  perde  souvent  les  nuits  sans  dormir  ni 
reposer.  Se  il  s'étudie  à  y  trouver  amitié,  il 
s'abusera.  Car  jamais  elle  ne  sait  trotterparmi  les 
salles  de  ces  grands  seigneurs...  » 

Uouvrage  de  Chartier  se  serait  terminé  pro- 
bablement sur  une  exhortation  de  Charité,  qui 
venant  après  Foi  et  Espérance,  lui  aurait  arra- 
ché un  généreux  pardon  à  ses  ennemis.  Ainsi 
l'ouvrage  deviendrait  une  sorte  de  traité  philo- 
sophique, comme  jadis  les  lettrés  de  Rome  en 
composaient  pour  s'induire  à  la  résignation, 
dans  les  loisirs  auxquels  les  contraignait  la 
défaite  de  leur  parti.  Jusqu'à  Tordonnance  et  au 


—  «4  ^ 

tilre  du  livre  qui  confirment  l'hypothèse  (().  Il 
faut  noter  la  présence  du  mot  consolation  dans 
le  titre  et  se  rendre  compte  du  développement 
des  idées  ;  on  voit  alors  clairement  que  le 
livre  de  XEspérance  a  bien  été  entrepris  pour 
la  consolation  y^^r.^onne/Zé' de  l'auteur  dont  Tâme 
passe  successivement  par  tous  les  mouvements 
qu'éprouvent  ordinairement  les  âmes  injuste- 
ment frappées.  Et  d'abord^  le  poète  est  assailli 
par  Mélancolie  ;  puis  viennent  Deffiance  et  Indi- 
gnation. Celle-ci  étale  les  g-riefs  de  Chartier  con- 
tre la  Cour.  Enfin,  apparaît  Désespérance  qui 
conclut  au  suicide.  Mais  alors,  survient  l'avisé 
bachelier  Entendement  qui  redresse  Vaiiteur 
fourvoyé  du  chemin  de  patience  et  introduit 
deux  belles  Dames,  Foi  et  Espérance.  Je  viens 
de  dire,  qu'à  mon  sentiment,  l'ouvrage  se  serait 
terminé  sur  de  belles  paroles  de  Charité  qui, 
achevant  de  mettre  en  fuite  les  fantômes  évo- 
qués par  Mélancolie,  Deffiance,  Indignation  et 
Désespérance,  et  couronnant  l'œuvre  de  Foi  et 
d'Espérance^  aurait  épuré  l'âme  du  pauvre  dis- 

(1  !  C'est  son  rappel  à  la  cour  qui  a  interrompu  Char- 
tier. Il  n'avait  plus  les  mêmes  raisons  pour  continuer 
l'ouvrage  et  peut-être  n'en  a-t-il  pas  trouvé  le  loisir. 


-  15  - 

gracié  en  la  haussant  jnsqu'au  pardon  des 
injures. 

Au  reste,  qu'on  me  permette  de  placer  sous 
les  yeux  du  lecteur  deux  extraits  de  Chartier 
lui-même.  Ils  sont,  je  crois,  de  nature  à  lever 
tous  les  doutes. 

Indignation  harangue  le  poète  en  ces  termes  : 

«  Quel  conseil  penses-tu  prendre  à  conduire 
désormais  ton  état  et  ta  vie  ?  ou  quelle  folie  te 
meut  di  approcher  désormais  Cour  ne  Palais 
Royal,  ne  de  plus  servir  à  office  public,  quand 
sans  exaidcement,  et  sans  profit,  tu  y  a  perdu 
le  temps  de  ta  plus  vertueuse  jeunesse^  et  ton 
labeur  en  vain  degasté  ? Si  la  Cour  a  mé- 
connu tes  services^  et  les  ingrats  oublié  tes  bien- 
faits (4),  que  penses-tu  désormais  proffiter  à  la 
chose  publique  ne  à  toi-même  ?....  Ne  sais-tu 
que  Dissimulation  a  de  si  longtemps  occupé  les 
portes  et  les  entrées  des  cours  des  Princes,   que 

(i)  Ces  lignes  ont  à  peine  besoin  de  commentaires,  et, 
non  seulement  fortifient  Thypothèse  d'une  disgrâce,  mais 
encore  font  naître  cette  hypothèse  naturellement  dans 
l'esprit.  Qu'ya-t-il  de  plus  clair  que  ces  mots  :  Si  la  Cour 
a  méconnu  tes  services,  et  tes  ingrats  oublié  tes  bien- 
faits ? 


—  IG  — 

Vérité  (|ui  a  lanl  licurlé  àTliuis  et  se  fait  ouïr 
dehors  par  publiques  œuvres,  ne  peut  avoir 
dedans  eutrée?  x\s-tu  oublié  Lucain  qui  t'apprit 
une  fois  que  autorité  de  Cour  ne  peut  jamais 
souiïrir  compagnon,  et  que  entre  gloire  et 
envie  a  guerre  perdurable  et  immortelle  ?  Sou- 
vienne-toi  que  vie  curiale  est  de  la  nature  des 
folles  et  dissolues  femmes  qui  plus  chérissent 
les  derniers  venus  et  jettent  les  bras  au  cou  plus 
ardemment  à  ceux  qui  les  pillent  et  diff animent^ 

que  à  ceux  qui  trop  les  aiment   et  servent 

Fortune  prend  son  déduit  à  faire  d'^m  chétif 
méconnu  impuissant  orgueilleux  qui  tout  décon- 
gnoit^  et  d'un  haut  satrape  élevé  en  vaine  gloire 
et  en  pompe,  un  méchant^  foulé  et  deffait  qui 
depuis  vit  envergongne  du  déchet  de  son  état,  et 
en  défiance  de  sa  vie  (\) Si  tu  as  le  courage 


(1)  Les  deymiers  venus  qui  pillent  et  diff animent. 
Chartier  fait  allusion  à  l'odieux  La  Trémoille,  chétif  mé- 
connu que  Fortune  avait  élevé  naguère  au  thiï^  à' un  puis- 
sant orgueilleux  qui  tout  décongnoit,  tandis  que,  lui, 
Charlier,  jadis  en  pleine  faveur,  depuis  vit  en  vergongne 
du  déchet  de  son  état^  et  en  défiance  de  sa  vie.  On  sait 
qu'à  la  suite  des  heureuses  négociations  entreprises  en 
Ecosse  auprès  du  roi  Jacques,  Charles  VII  voua  une  ami- 
tié toute  particulière  au  poète   de  la   Belle  Dame  sans 


—  IT- 
OU (pour  plus  proprement  parler)  la  folle  outre- 
cuidance de  toi  vouloir  ingérer  jusqu'au  dan- 
gereux donjon  où  Dame  Cour  se  retrait  en  son 
privé,  sache  que  le  guichet  en  est  si  petit,  la 
planche  si  étroite,  et  le  fossé  dessous  si  profond, 
et  y  court  le  vent  d'envie  à  si  grandes  bouffées, 
que  à  rentrer  ou  à  Tissit  tu  t'y  pourras  blesser 

Merci.  Cette  amitié  n'a  pas  dû  manquer  d'attirer  sur  l'ha- 
bile ambassadeur  la  haine  du  favori  La  Trémoille.  Avant 
de  succéder  au  président  Louvet,  à  Pierre  de  Giac  et  à 
Le  Camus  de  Beaulieu,  dans  la  faveur  de  Charles-le- Vic- 
torieux (ceprince  absurde  et  laid  dont  Jean  Foucquetnous 
a  laissé  une  détrempe  si  caractéristique),  le  sire  de  la  Tré- 
moille, un  des  meurtriers  de  Giac,  n'avait  pas  joué  à  la 
Cour  de  rôle  à  proprement  parler.  Et  ainsi  Alain,  qui  a 
des  raisons  pour  ne  pas  être  tendre,  peut  le  qualifier  de 
f  chétif  méconnu  >.  Toutefois,  au  rapport  de  Guillaume 
Gruel,  biographe  de  Richemont,  le  sire  de  la  Trémoille 
était  déjà  «  un  homme  puissant  tant  de  parents  et  amis 
que  de  terres  et  seigneuries.  »  La  disgrâce  de  notre  poète 
commença  en  1428  ou  un  peu  après,  pour  finir  vers  1438, 
alors  que  se  trouva  installée  en  France  ]\larguerite 
d'Ecosse,  dont  Chartier  avait  négocié  le  mariage  et  «  qui 
fort  aimait  les  orateurs  de  la  langue  vulgaire,  et  entre 
autres  maître  Alain  Chartier  »,  nous  dit  Bouchet,  dans 
ses  Annales  d'Aquitaine.  La  Trémoille  fut  renversé  en 
1433,  et  Charles  d'Anjou,  frère  de  la  reine,  lui  succéda. 
Mais  le  complice  de  la  Trémoille,  Regnauld  de  Chartres, 
resta  encore  au  Conseil. 


—  i8  — 

sansg-uérison,  ou  trébucher  sans  ressource.  Mais 
la  vanité  de  Thonneur  mondain,  et  le  délit  que 
Terreur  humaine  prend  d'avoir  pouvoir  sur 
autrui ,  allèchent  les  folles  pensées  à  toujours  vou- 
loir r  entrei' en  cet  expérimenté  péril  {\)  :  comme 
Toisel  qui  Sert  en  la  retz  où  il  a  vu  les  autres 
surprendre  et  couvrir.  Douloureux  fut  le  jouroù 
tu  issis  de  l'Ecole  de  science  (2)  pour  entrer  en  la 
tourbe   des  ambitions  mondaines.  Tu  v   avais 

(1)  Vouloir  r  entrer  en  cet  expérimenté  péril.  Char- 
tier  exprime  nettement  son  désir  de  revenir  à  la  Cour. 
C'est  donc  qu'il  n'y  était  plus  et  ne  pouvait  plus  s'y  mon- 
trer. Si  maître  Alain  avait  simplement  été  exilé  de  Nor- 
mandie à  Paris  par  les  événements  politiques,  on  ne 
comprendrait  pas  ce  langage  qui  s'explique  si  naturelle- 
ment par  une  disgrâce.  Chartier  aimait  la  Cour,  cette 
Cour  où  Fortune  «  rit  à  pleine  gueule  et  bat  ses  paumes 
quand  il  mechiet  à  grands  seigneurs  »,  et  ne  se  déplai- 
sait pas,  sans  doute,  aux  petites  intrigues  qui  sont  la  vie 
du  courtisan.  11  avait  vécu  de  bonne  heure  dans  cette  at- 
mosphère (dès  1415  il  est  favori  des  Dames  comme  l'at- 
teste le  poème  des  Quatre  Dames,  et  conserva  cette  faveur 
dont  il  tira  profit,  si  Ton  en  croit  le  lai  de  la  Belle  Dame 
sans  Merci^)  il  ne  pouvait  plus  s'en  passer,  tel  Voisel 
attiré  dans  les  rets  où  il  a  vu  les  autres  surprendre  et 
couvrir, 

(2)  L'Université.  Il  était  sorti  de  l'Université  pour  entrer 
à  la  Cour,  dans  la  tourbe  des  ambitions  mondaines. 


—  i9  — 

délectation  d'esprit,  repos  de  cœur,  plaisante 
occupation,  honnête  pauvreté,  richesse  de  peu, 
sûre  liesse,  désir  à  mesure,  et  content  appétit. 
Or  es  sailli  de  franchise  en  servage,  desûreté  en 
danger,  de  contente  parcité  en  ambition  souffre- 
teuse ;  et  t'a  Fortune  jeté  en  cette  tempête,  que 
tu  vogues  comme  en  une  nef  qui  périt,  et  que 
le  vent  fait  férir  contre  terre.  Tu  vois  que 
chacun  quiert  à  part  sa  privée  salvation,  et 
que  tous  en  tirent  ce  qu'ils  peuvent  comme  de 
chose  abandonnée  et  perdue.  Ah  !  méchante 
aventure  1  tu  ne  peux  gecter  d'être  prisonnier  du 
péril,  mais  tu  7Ïas  pas  été  compagnon  du  prof- 
fit  !....  Assez  te  trouveras  loué  de  tes  œuvres, 
si  aucunes  en  y  a  dignes  de  mémoire.  Mais  à 
toute  cette  louano-e  on  te  laissera  disetteux. 
Et  combien  que  soit  grand  ton  loz  et  ta  gloire, 
ce  ne  te  vaut  rien  seul.  Car  avec  ce  faut-il  du 
pain.  Tu  languiras  en  cette  louange,  et  un  autre 
se  engraissera  en  œuvres  reprouchables  (1) 

(1)  Tu  languiras  dans  cette  louange,  et  un  autre  se 
erigraissera  en  œuvres  reprouchables.  Cet  autre  fut 
La  Trémoille  dont  le  souvenir  hante  le  poète  et  qui,  lui. 
avait  été  compagnon  du  proffît  et  jamais,  comme  Char- 
tier,  exposé  aux  périls.  A  l'en  croire,  Chartier  serait  diset- 


--  20  — 

0  infortuné  Iiommo  !  tn  qui  as  passd  les  dange- 
reux voyages  (1)  et  les  ennuyeuses  veilles,  et 
tant  d'aulres  qui  ont  porté  sur  leurs  épaules  la 
douleur  de  leur  exil  et  travaillé  en  pauvreté  avec 
la  chose  publique,  devez-vous  peu  priser  votre 
loyauté,  quand  pour  la  garder  vous  êtes  déshé- 
rités de  votre  pags,  et  pour  la  servir  et  soutenir^ 
vous  êtes  foulés^  avilis  et  chétifs  ?  (2)  Mainte- 


teux  :  Et  combien  que  soit  grand  ton  loz  et  ta  gloire, 
ce  ne  te  vaut  rien  seul.  Car  avec  ce,  faut-il  du  pain  ! 

(1)  Tu  qui  as  passé  les  dangereux  voyages.  Il  s'agit 
des  voyages  en  Bohème  auprès  de  l'empereur  Sigismond 
(1424-?)  et  en  Ecosse  aupràs  du  roi  Jacques  (14^28).  L'exil 
daterait  donc  bien,  pour  le  moins,  de  1428,  et  la  date  de 
composition  du  livre  de  YEspérance  serait,  comme  l'ad- 
met M.  D.  Delaunay,  Tannée  1438. 

(2)  Il  faudrait  être  bien  peu  au  courant  des  habitudes 
de  langage  de  Chartier,  pour  voir  dans  ces  mots  déshé- 
rités de  votre  pays,  une  allusion  à  la  Normandie  absente. 
Chartier  n'exprima  jamais  d'attachement  particulier  pour 
son  pays  natal.  Il  fut  français  avant  d'être  normand, 
sans  doute  parce  qu'il  vint  de  très  bonne  heure  à  Paris  et 
y  fît  ses  études  et  son  éducation.  Le  Pays,  c'est  la  France. 
Ce  mot  Pays  vient  d'ailleurs  très  souvent  sous  la  plume 
de  Chartier  toujours  avec  cette  signification  générale. 

Si,  maintenant,  on  a  soin  pour  fixer  la  juste  portée  de 
ces  mots,  déshérités  de  votre  pays,  de  les  laisser  dans 
leur  milieu,  de  ne  pas  les  isoler  pour  en  châtrer  le  sens 


—  21   — 

nant  VOUS  peut  bien  venir  au  devant  la  parole 
de  Diogène  qui  tenait  celui  pour  bienheureux 
à  qui  ne  chaut  sous  quelle  main  et  seigneurie 
soit  la  terre.  » 

Plus  loin  laFoi  tient  un  discours  qui  n'est  pas 
moins  significatif:  «  Ce  fol  langage  court  aujour- 
d'hui entre  les  curiaux  que  noble  homme  ne 
doit  savoir  les  lettres,  et  tiennent  à  reproche  de 
gentillesse  bien  lire  ou  bien  écrire.  Las  !  qui 
pourrait  dire  plus  grande  folie,  ne  plus  péril- 
leuse erreur  publier  !  Certes,  a  bon  droit  peut 
être  appelé  bète  qui  se  glorifie  de  ressembler  aux 
bêles  en  non  savoir,  el  se  donne  louange  de  son 
deffaul  (1)...  Et  si  lu  veux  savoir  dont  est  source 

naturel,  on  voit  aisément  que  notre  auteur,  sous  une 
forme  nouvelle  (il  aimait  d'ailleurs  à  remplacer  Cour,  Roi 
par  le  mot  Pays  qu'il  prononçait  avec  une  évidente  ten- 
dresse), continue  toujours  la  pensée  exprimée  au  début 
de  cet  extrait,  à  savoir  que  les  ingrats  ont  oublié  ses 
bienfaits  et  méconnaissaient  ses  services.  C'est  toujours 
d'une  disgrâce  qu'il  se  plaint. 

(l)  C'était  là  sans  doute  un  prétexte  dont  La  Trémoille 
avait  usé  auprès  du  faible  Charles  VIL  pour  que  celui-ci 
continuât  de  tenir  éloigné  de  la  Cour  l'éloquent  écrivain, 
et,  parmi  les  courtisans,  ces  maximes  douteuses  couraient 
encore.  Ce  prétexte  n'était  pas  sans  prouver  une  grande 
dextérité  d'intrigue.  C'était  un  coup  droit  porté  à  maître 


—  22  - 

telle  jonglerie  mensongère,  penses  que /^5  mau- 
vais  officiers  ne    peuvent  convenir  au    Prince         * 
sage,  et  serviteur  déloyal    désire  maître  igno- 

Alain  (\w'\  tirait  volontiers  vanité  de  son  savoir.  Le  poète 
retorque  l'argument  avec  hauteur,  l^ourtant  il  est  facile 
de  voir,  par  la  répétition  rapprochée  du  mot  bête,  qu'il 
entend,  à  son  tour^  asséner  de  vigoureux  coups  à  qui 
adoptait  les  façons  de  voir  de  son  ancien  rival.  La  Tré- 
moille  n'était  plus  aux  affaires  depuis  cinq  ans  déjà  ;  ce 
n'étaient  pas  moins  les  insinuations  dont  il  avait  investi 
l'esprit  de  Charles  qui  contribuaient,  sans  doute,  à 
maintenir  ce  prince  sans  cœur  ni  volonté  dans  sa  déci- 
sion première  concernant  Alain.  On  sait  avec  quelle  faci- 
lité le  Valois  oubliait  ses  serviteurs,  combien  même  il 
eût  d'appréhension  pour  Richemont.  Quoiqu'en  1438, 
celui-ci  lut  aux  affaires,  l'ordre  intérieur  de  la  Cour  était 
aux  mams  d'intrigants  qui  s'inspiraient  des  maximes  de 
La  ïrémoille.  Le  favoritisme  était  si  peu  définitivement 
disparu,  qu'en  1439  il  essaya  de  se  relever.  «  La  Cour, 
dit  Henri  Martin,  était  agitée  par  des  mouvements  inté- 
rieurs qu'on  est  réduit  à  deviner  à  travers  le  silence 
inintelligent  des  médiocres  historiens  de  cette  époque  :  le 
favoritisme  avait  essayé  de  se  relever  ;  le  duc  de  Bour- 
bon et  la  plupart  des  autres  princes  et  grands  seigneurs, 
qui  avaient  gagné  à  la  désorganisation  de  TEtat  une  indé- 
pendance presque  entière,  entravaient  tout  ce  qui  ten- 
dait a  rétablir  l'ordre  et  à  restaurer  le  pouvoir  central.  » 
Richemont,  d'ailleurs,  homme  de  guerre  et  caractère 
rude,  devait  être  assez  indifférent  pour  les  lettres  et  les 
lettrés,  et    estimer  que  mieux    valait  l'épée  que   haut 


—  23  — 

rant    (1).    Car  vice  est   fondé   d'ignorance,    et 

savoir.  Il  est  croyable  que,  sans  être  hostile  à  Chartier, 
il  ne  fit  rien  pour  lui. 

Quant  à  La  Trénaoille,  il  est  si  vrai  qu'il  n'avait  pas 
renoncé  à  ses  intrigues  et  qu'auprès  des  Curiaux  son 
influence  n'était  pas  abolie,  que  nous  le  voyons  en  1440 
entraîner  dans  la  Praguerie  les  ducs  de  Bourbon  et 
d'Alençon,  le  comte  de  Vendôme  et  le  comte  de  Dunois 
lui-même.  Georges  de  la  Trémoille  mourut  en  1446,  et 
dès  1451  on  retrouve  le  nom  dans  le  complot  dirigé 
contre  l'illustre  Jacques  Cœur.  C'était  le  digue  fils  de 
l'ancien  favori  de  Charles-le- Victorieux  qui  marchait  sur 
les  traces  de  son  père  ! 

(1)  S'il  maltraite  le  rival,  cause  de  sa  disgrâce  persis- 
tante (je  nomme  ordinairement  La  Trémoille,  parce  que 
les  traits  me  semblent  assez  bien  convenir  au  personnage 
qui  succéda  au  favori  Le  Camus  en  1427),  le  comprenant 
dans  «  les  mauvais  officiers  »,  le  traitant  de  «  serviteur 
déloyal  »,  le  poète  ménage  habilement  le  roi  :  les  mau- 
vais officiers  ne  peuvent  convenir  avec  le  Prince  sage^ 
et  serviteur  déloyal  désire  maître  ignorant.  Ces  mauvais 
officiers  sont  les  courtisans  qui  continuaient  les  cabales 
mesquines  que  le  roi  aima  toujours  à  favoriser. 

Philippe  de  Vitri  avait  écrit  dans  son  Chapel  des  trois 
Fleurs  de  lys  : 

Les  princes  doivent  bien  savoir 
Lois  et  coustumes  ou  avoir 
Ceulz  qui  de    telz  choses  sont  sages  ; 
Car  se  les  princes  senz  n*ont  mie 
En  eulx  ne  en  leur  compagnie. 
Ne  sont  pas  princes  mais  ymages. 

(Texte  de  M.  Arthur  Piag-et  ;  Romania,  1899), 


—  24  - 

nourri  sous  ténèbres,  el  loyauté  requiert  con- 
naissance et  lumière,..  Jà  pour  telles  légèretés 
de  parler.et  faute  d'entendre,  ne  sera  faussée  la 
sentence  du  divin  Platon,  qui  tenait  les  seigneu- 
ries et  choses  publiques  pour  heureuses  quand 
les  studieux  hommes  et  personnes  en  haut  savoir 
les  gouvernaient  (1).   » 

Le  livre  de  V Espérance  on  consolation  des 
trois  Vertus  est  Fouvrage  de  Chartier  qui  ren- 
ferme les  idées  les  plus  générales,  l'ouvrage  où 
ces  idées  générales  ont  la  forme  la  plus  libre. 
Dans  le  Quadrilogue  invectif^  maître  Alain  tente 
un  rapprochement  entre  les  trois  éléments  cons- 
titutifs de  la  nation,  le  Chevalier,  Clergie,  le 
Peuple,  afin  de  leur  inspirer  à  tous  trois  une 
pensée  unique,  la  gloire  de  la  France.  Pour 
atteindre  ce  but^  il  fallait  que  l'auteur  ne  fit  pas 
tenir  à  ses  personnages  un  langage  trop  intran- 
sigeant, et  qu'il  édifiât  la  concorde  sur  de 
mutuelles  transactions.  Jamais,  en  effet,  le 
débat  ne  glisse  sur  un  terrain  brûlant,  on  s'en 
tient  à  des  griefs  notoirement  établis  et  qu'il 
n'y  aurait  eu  aucune  habileté  à  celer.  En  écri- 

(1)  Chartier  recourt  à  Platon  pour  étayer  son  plaidoyer 
j)ro  domOo 


—  25  — 

vaut,  au  contraire,  le  livre  de  VEspérance^ 
Chartier  ténioigne  d'une  toute  autre  indépen- 
dance de  jugement.  Il  ne  se  propose  plus  d'autre 
butque  de  discuter  avec  lui-même  (1).  Qu'on 
lise  quelques  titres  : 

«  Péché  est  cause  primitive  de  l'institution  des 
rois,  et  si  tous  étions  justes,  ne  serait  néces- 
saire prééminence  de  Tun  sur  l'autre. 

Exhortation  aux  Princes  de  reconnaître  que 
toute  puissance  vient  de  Dieu,  qui  est  fonde- 
ment radical  de  tout  pouvoir  (2). 


(1)  Chartier,  cependant,  était  essentiellement  auteui*  ; 
toujours  il  a  souci  d'un  public.  Ce  souci  le  guindé  et, 
précisément,  dans  le  livre  de  Y  Espérance,  on  sent  par- 
fois à  une  véhémence  un  peu  décousue,  à  une  phrase 
précipitée,  que  la  sincérité  de  l'auteur  est  plus  forte  que 
son  souci  ordinaire  de  la  tenue  et  de  la  cadence.  Je  ne 
connais  que  la  complainte  trépiteuse  contre  la  mort 
de  sa  Dame  où  Ton  puisse  retrouver  cette  sincérité  rela- 
tivement dépouillée  de  littérature. 

(2)  Chartier  ne  fonde  pas  ici  la  royauté  de  droit  divin. 
Son  idée  est  opposée.  Qu'on  remarque  aussi  la  maxime 
précédente  :  «  Péché  est  cause  primitive  de  l'institution 
des  rois,  et  si  tous  étions  justes,  ne  serait  nécessaire 
prééminence  de  Tun  sur  l'autre.  »  Ces  maximes  ne  sont 
pas  personnelles  à  Chartier.  Sous  d'autres  formes,  elles 
eurent  cours  au  moyen  âge,  bien  avant  lui,  et  l'on  pour- 


—  26  — 

Non  seulement  sont  punis  ceux  qui  mal 
administrent  la  chose  publique,  mais  aussi  ceux 
qui  à  tel  damnable  gouvernement  ne  contre- 
disenl,  ou  par  flatterie  et  ambition  y  consentent. 

Ambition,  avarice  et  mauvais  exemple  de  vie 
sacerdotale  est  cause  que  TEglise  est  affligée,  et 
rhonneur  d'icelle  tant  amoindri.  Et  tout  ainsi 
qu'en  sa  naissance  par  pauvreté  et  humilité  a  été 
élevée,  maintenant  par  richesse  est  vilipendée, 
et  son  honneur  aboli. 

Comment  négligence  des  prélats  et  dissolution 
des  bas  prêtres  engendrent  le  scandale  en 
l'Eglise  (1). 

Espérance  déclare  l'origine  et  fondement  qui 
peut  induire  les  hommes  à  premièrement  sacri- 
fier, et  que  du  sien  justement  acquis,  et  non  de 

rait  trouver  les  origines  de   la  Révolution  française  dans 
la  Somme  àQ  Saint-Thomas  d'Aquin. 
Déjà  Philippe  de  Yitri  (1285 ou  1295-1361)  avait  rimé  : 
A  dire  voir  il  n'est  noblesce 
Ne  gentillesce  ne  hautesce 
En  cest  monde  que  de  bien  faire. 
(1)    Dès  1429,   un    carme  breton,   Thomas    Connecte, 
s'était  fait  connaître  en  prêchant,  escorté  d'une  troupe  de 
disciples,  contre  les  vices  et  péchés,  «  et  en  spécial  contre 
le  clergé,  »  dit  Monstrelet,  et  les  prêtres  qui  «.  publique- 
ment tenoient  femmes  en  leur  compagnie.  » 


—  27  — 

rautriii,  doit  faire  oblatioii  à  Dieu.  Et  comment 
grand'plaie    est   venue    en  l'Eglise    pour  avoir 

prohibé  mariage  aux  Prêtres » 

On  voit  que  Clergie,  fort  ménagé  dans  le  Qua- 
drilogue,  est  ici  vivement  critiqué.  Au  surplus, 
laissons  Cliarlier  parler  lui-môme.  A  propos  des 
biens  temporels  du  Clergé,  il  dit  :  «  Et  le  Cler- 
gie en  a  pris  si  grand  faix  sur  ses  épaules,  qu'il 
le  courbe  tout  vers  la  terre^  et  le  destourbe  à 
regarder  sus  aux  cieux.  Car  Tappétit  avaricieux 
des  ecclésiastiques  a  si  surmonté  leur  raison, 
que  leur  damnation  y  gît  manifestement,  et  si 
fait  la  destruction  temporelle  de  chacun  :  qui  est 
et  peut  être  vitupéré  à  l'honneur  universel  de 
TEglise  deçà  bas,  et  au  déprimement  de  Foi,  et 
principalement  des  ecclésiastiques  qui  tels  maux 
commettent.  Douleur  me  fait  ce  dire...  »  Apro- 
pos  du  mariage  des  Prêtres  :  a  Que  a  apporté 
la  constitution  de  non  marier  les  Prêtres  sinon 
tourner  et  éviter  légitime  génération  en  avoultre- 
rie,  et  honnête  cohabitation  d'une  seule  épouse 
en  multiplication  d'escande  luxure  ?  Si  je  disais 
tout  ce  que  j'en  pense,  je  dirais  pleinement  que 
la  graisse  des  biens  temporels  mêlée  du  souffre 
d'envie,  et  la  chaleur  d'ambition  et  de  luxure  ont 


—  28  — 

fait  leur  apprêt  pour  mettre  le  feu  en  TEglise. 
Mais  celte  matière  est  trop  grande  et  profonde 
investigation,  et  la  détermination  douteuse.  Si 
m'en  tais  à  tant,  fors  que  je  prie  Celui  qui  notre 
dite  Mère  Eglise  a  consacré  de  son  digne  sang 
qu'il  n'en  soufTre  jà  advenir  ce  qu^il  m'en  laisse 
penser  »  (1). 

Le  roi,  ce  triste  sire  plongé  dans  de  perpé- 
tuelles débauches^  qu'après  la  mort  de  Tintelli- 
gente  Agnès  Sorel  la  vile  Antoinette  de  Maigne- 
lais  ne  sut  que  trop  encourager  (2),  aurait  pu, 
lui  aussi,  découvrir  des  leçons  directes  à  certai- 
nés  pages  du  livre  de  YEspérance,  comme  les 

(1)  Ghartier  s'impose,  à  TordiDaire,  une  grande  réserve. 
Il  ne  fait  allusion  à  aucun  événement  particulier,  à 
aucune  personne  déterminée.  On  a  pu  sentir  dans  les 
extraits  que  j'ai  cités  du  livre  de  V Espérance  que  Ghar- 
tier, aigri  par  sa  disgrâce  imméritée,  a  une  tendance  à  se 
départir  de  cette  réserve,  chez  lui,  caractéristique. 

(2)  Antoinette  de  Maignelais  est  surtout  connue  sous 
le  nom  de  la  Dame  de  Villequier,  parce  que,  tout  en  res- 
tant la  maîtresse-proxénète  du  roi,  elle  se  fit  marier  à  un 
gentilhomme  pauvre,  le  sire  de  Villequier,  pour  avoir  une 
position  officielle.  «  Elle  assura  la  perpétuité  de  son  crédit, 
dit  Henri  Martin,  en  se  faisant  la  surintendante  d'une 
espèce  de  harem  qu'elle  remplissait  dejeunesfîlles  séduites 
ou  achetées  à  leurs  parents.  » 


—  29  — 

deux  premiers  titres  que  je  cite  plus  haut  le  font 
pressentir.  Chartier  dirige  évidemment  contre 
lui  tels  nobles  discours.  Mais  cet  enseignement 
élait  bien  au-dessus  des  facultés  du  prince  qui 
vit  d'un  œil  bienveillant  la  reine,  Marie  d'Anjou, 
distribuer,  à  tilre  de  gratification^  desécus  d'or 
aux  filles  joyeuses  enrégimentées  à  la  suite  de  la 
cour  (1).  Qu'on  lise  Taposlropbe  ci-après  de  la 
Foi,  oh  se  déroule  la  belle  cadence  ordinaire  au 
style  d'Alain  Cbartier,  avec  quelque  chose  déplus 
incisif,  semble-t-il  :  «  0  Rois  de  la  terre,  qui 
séez  en  chaire  tremblante  et  commandez  par  auto- 
rité décevable  sur  le  peuple  pervertible  1  retenez 
cette  leçon  du  Roi  des  cieux  qui  siet  en  trône 
perdurable,  dont  le  royaume  ne  se  peut  changer, 
ne  l'autorité  contredire.  Votre  rè^ne  faut  avec 
votre  vie  ;  et  le  sien  sei^neurit  sur  la  vie,  et  sur 
la  mort  de  tous,  et  de  toutes  choses  !  (2)  Vous 

(1)  Ce  fut  le  27  juin  1435  qu'eut  lieu  cette  distribution. 
Voyez  Henri  Martin  qui  cite  Yallet  de  Viriville  {Notice  sur 
Agnès  Sorel). 

(2j  II  n'est  pas  une  oreille  un  peu  littéraire  que  ne 
séduise  la  belle  ampleur  de  ce  début  qui  rappelle  le  Bos- 
suet  des  Oraisojis  funèbres.  Remarquez  la  pureté  élo- 
quente de  cette  courte  phrase  et  sa  chute  harmonieuse- 
ment sonore  :  «Votre  règne  faut  avec  votre  vie  ;  et  le  sien 


—  30  — 

régnez  sur  les  sujets  et  sur  les  serfs,  et  il  règne 
et  commande  sur  les  rois.  Vous  mêliez  lois  trans- 
itoires au  monde,  et  la  loi  perpétuelle  délie  vos 
lois  et  lie  vos  puissances.  Elevez  vos  yeux  et 
humiliez  vos  cœurs  à  retenir  de  sa  doclrine  que 
par  lui  seul  peuvent  les  rois  régner.  Voyez  que, 
au  premier  roi  par  lui  établi,  il  retollil  le  sceptre 
et  au  tiersamoindrit  son  obéissance,  et  soublrahit 
ses  sujets,  en  signe  que  votre  régence  çajus  n'est 
fors  commission  révocable  au  plaisir  du  conseil 
delà  sus.  Et  atin  que  le  délit  de  l'honneur  ne  fit 
méconnaître  la  charge,  ni  délaya  du  premier  la 
peine  après  TofTense  :  pour  déclarer  en  la  primi- 
tive institution  des  royaumes  la  condition  du 
devoir  des  rois.  Malheureuse  et  trop  pesante  est 
la  couronne  aux  rois  qui  pour  elle  s'endorment 
en  vaine  gloire  et  s'enivrent  d'outrecuidance, 
quand  en  décongnoissant  leur  humanité,  usur- 
pent l'honneur  divin.  Et  pour  la  cremeur  qu'zV^ 
tiennent  par  force  sur  leurs  sujets,  oublient  la 
crainte  qu'ils  doivent  à  Dieu  par  raison.  Ainsi  se 
attribuent  de  droit  l'honneur  que  d'eux  ne  peu- 
vent prendre^  ni  en  la  fin  retenir.  Ceux  font  du 

seigneurit  sur  la  vie,  et  sur  la  mort  de  tous,  et  de  toutes 
choses.  »  Le  morceau,  dans  son  entier,  a  grande  allure. 


—  31  — 

siège  royal  chaire  do  pestilence,  et  la  pompe  de 
leur  élèvement  est  la  sentence  deleur  ruine.  Car 
sièges  royaux  fondent  sous  Thomme  chargé  de 
péchés  et  sa  chaire  se  renverse  sur  lui  plus  dure- 
ment de  tant  comme  le  faix  de  sa  couronne  est 
pis  soutenu...  » 

Oui  a  bien  commencé  parfasse, 
Oui  a  bien  choisi  ne  se  meuve  : 
Car  à  la  fin  quoiqu'on  pourchasse, 
Qui  dessert  le  bien  il  le  treuve. 

(Le  Débat  du  Réveille-Matin). 

La  lecture  attentive  des  poésies  de  Chartier 
nous  révèle  quelques  détails  biographiques  (1). 
C'est  ainsi  que  le  Débat  du  Réveille  Matin,  par 
son  allure  primesautière,  je  ne  sais  quelle  malice 
juvénile,  que  nous  ne  retrouverons  plus  (2), 
déni  te  un  début  :  c'est  la  première  manière  de 
Chartier.  Le  Débat  des  deux  Fortunés  d amour 
pourrait  être  contemporain  du  Lai  de  Plaisance. 
Maître  Alain  s'y  dépeint  comme  un  très  petit 

(1)  Ces  détails  n'ont  point  échappé  à  M.  D.  Delaunaj. 

(2)  Pourtant  cette  verdeur  se  retrouve  un  peu  dans 
VExcusatioti  adressée  aux  Dames,  après  l'apparition  du 
Lai  de  la  Belle  Dame  sans  Merci, 


—  32  - 

personnage,  n'osant  ouvrir  la  bouche  devant  les 
hautes  Dames  et  les  douces  Damoiselles.  Il  se 
tient  coi  ; 

Ardant  d'apprendre, 
Et  d'aucun  bien  recevoir  et  comprendre 
En  si  haut  lieu  où  honneur  se  doit  prendre 
Et  dont  j'estoye  le  plus  nlce  et  le  mendre. 

Dans  le  Lai  de  Plaisance^  il  se  plaint  mélanco- 
liquement d'être  <(  sans  Dame  »  : 

Pour  commencer  joyeusement  Tannée, 

Et  en  signe  de  bien  persévérer, 

Est  aujourd'hui  mainte  Dame  estrennée 

De  son  amant  qui  la  veut  honorer. 

Et  d'autre  part,  pour  plus  s'en  amourer 

Dame  qui  est  de  servant  assignée 

A  dès  longtemps  quelque  chose  ordonnée, 

Pour  son  amant  courtoisement  parer. 

Mais  aux  Dames  ne  me  vueil  comparer, 

Sans  Dame  suis,  onc  ne  me  fut  donnée 

Loyale  amour  jusqu'à  celle  journée, 

Car  je  n'ai  pas  sens  pour  y  labourer. 

Ainsi  me  faut  tout  seulet  demeurer. 

Dame  qui  soit  ne  sera  hui  penée. 

Pour  m'estrenner  n'est  pour  moi  Dame  née. 

Dont  je  dois  bien  piteusement  pleurer... . 

Le  livre  des  Quatre  Dames  (1415)  témoigne 


—  33  — 

d'un  changement  dans  sa  destinée.  Il  a  une  maî- 
tresse qui  lui  impose,  il  est  vrai,  un  stage 
d'épreuve.  Enoutre,  il  ne  se  dépeint  plus  comme 
n'osant  ouvrir  la  bouche  devant  les  Dames,  Au 
contraire^  les  Dames  le  prennent  pour  arbitre. 
Cette  faveur  atteint  son  apogée  avec  le  Lai  de  la 
Belle  Dame  sans  Merci  :  nous  voyons  «  les  Dames 
de  la  Royne  »,  Katherine,  Marie  et  Jehanne,  lui 
transmettre  d'«  Yssoldun  »  (1)  la  requête  baillée 
contre  lui  dans  une  lettre  affectueuse  qui  est  un 
bon  signe  de  cette  faveur.  En  outre,  le  poème 
fait  tapage,  et  ce  n'est  pas  à  Tœuvre  d'un  débu- 
tant que  le  public  ménage  à  l'ordinaire  de  ces 
succès.  Déjà,  maître  Alain  a  perdu  sa  maîtresse  ; 
ce  détail  place  le  Lai  de  la  Belle  Dame  sans 
Merci  à  peu  de  distance  de  la  Complainte  trepi- 
teuse  contre  la  Mort  qui  lui  ôte  sa  Dame. 

Malgré   les  malheurs  du  temps,   la  cour  res- 

(1)  Le  poème  paraît  avoir  été  composé  en  1-4^6  :  il  par- 
vint en  janvier  1427  à  Issoudun  où  Charles  VU  tenait  alors 
sa  cour,  en  l'absence  du  poète,  qui  était  sans  doute  occupé 
à  quelque  mission  diplomatique.  A  Issoudun.  en  mars 
d4:27.  Richement  fait  saisir  Giac  dans  son  lit  et  plus  tard 
noyer  Giac,  le  favori  du  roi,  et  Charles  n'osait  rien  dire  ; 
la  France  était  au  plus  bas  ;  Jeanne  D'Arc  allait  paraître 
(Gaston  Paris.  Romaiiia,  1887). 


—  3i  — 

lait  la  cour  prodigue  el  luxiiiionse  que  décrit 
Miclielel  à  propos  des  fêles  données  par  le  jeune 
Charles  VI,  à  Tabbaye  de  Si-Denis:  «  Les  arts 
de  Dieu  étaient  descendus  con)|)Iaisamment  aux 
plaisirs  de  Thomme.  Les  ornements  les  plus 
mondains  avaient  pris  les  fornnes  sacrées.  Les 
sièges  des  belles  Dames  semblaient  de  petites 
cathédrales  d'ébène^  des  châsses  d'or.  Les 
voiles  précieux  que  Ton  n'eût  jadis  tirés  du  tré- 
sor de  la  cathédrale  que  pour  parer  le  chef  de 
Notre-Dame  au  jour  de  TAssomplion,  volti- 
geaient sur  de  jolies  tètes  mondaines  ;  Dieu,  la 
Vierge  et  les  Saints  avaient  l'air  d'avoir  été  mis 
à  contribution  pour  la  fête.  Mais  le  diable  four- 
nissait davantage.  Les  formes  sataniques, 
bestiales,  qui  grimacent  aux  gargouilles  des 
églises,  des  créatures  vivantes  n'hésitaient  pas 
à  s'en  affubler.  Les  femmes  portaient  des  cornes 
à  la  tète,  les  hommes  aux  pieds  ;  leurs  becs  de 
souliers  se  tordaient  en  cornes,  en  griffes,  en 
queues  de  scorpions.  Elles  surtout,  elles  fai- 
saient trembler  ;  le  sein  nu,  la  tête  haute,  elles 
promenaient  par  dessus  la  tète  des  hommes  leur 
gigantesque  hennin,  échaffaudé  de  cornes  ;  il 
leur  fallait  se  tourner  et  se  baisser  aux   portes. 


—  35  — 

A  les  voir  ainsi  belles,  souriantes,  grasses,  dans 
la  sécurité  du  péché,  on  doutait  si  c'étaient  des 
femmes;  on  croyait  reconnaître  dans  sa  beauté 
terrible,  la  Bote  décrite  et  prédite;  on  se  souve- 
nait que  le  Diable  était  peint  fréquemment 
comme  une  belle  femme  cornue...  Costumes 
échangés  entre  hommes  et  femmes,  livrée  du 
Diable  portée  par  des  chrétiens,  parements  d'au- 
tels sur  Tépauledesribauds,  tout  cela  faisait  une 
splendide  et  royale  figure  de  sabbat.  »  L'histo- 
rien moralise  passionnément  dans  cette  descrip- 
tion, où  les  mots  s'enlèvent  en  couleurs  vives, 
juxtaposent  leurs  tons,  qui  révèlent,  on  dirait, 
aux  yeux  charmés,  comme  d'authentiques  enlu- 
minures. 

On  aurait  tort  de  croire  qu'à  la  faveur  de  ce 
dérèglement^  l'hypocrisie  humaine  perdit  ses 
droits.  Quoique  «  les  vanteurs  et  les  médisans  » 
eussent  mis 

.     puis  dix  ans 
Le  pays  d'Amour  à  pastis 

les  préjugés  restent  vivaces  : 

Maie  Bouche  tient  bien  grand  court. 


—  36  — 

Il  a[)pert5  on  effet,  de  ce  poème  de  la  Belle 
Dame  sans  Merci^  de  ce  débat  entre  TAmant  et 
la  Dame  avisée,  que  celle-ci  ne  défend  pas  seu- 
lement sa  tranquillité  de  cœur,  sa  crainte  de  toute 
passion  violente,  mais  encore  son  honneur.  Ft 
ce  mot  est  employé  dans  un  sens  très  voisin  de 
Tacception  actuelle.  A  céder,  la  Dame  a  tout  à 
perdre,  l'Amant  tout  à  gagner.  Son  opinion  est 
que  le  sacrifice  de  l'honneur  à  la  passion  ne 
peut  être  compensé  par  ces  protestations  de 
fidélité  où  elle  ne  voit  sagement  qu'un  aléa. 


A  beau  parler,  closes  oreilles. 
Plus  loin,  elle  ajoute  : 

Car,  en  tels  sermens,  n'a  rien  ferme 

Et  les  chétives  qui  s'y  fient 

En  pleurent  après  mainte  lerme. 

Et  encore  : 

On  ne  doit  octroyer  sinon 
Quant  la  requeste  est  advenant^ 
Car  se  l'honneur  ne  retenon 
Trop  petit  vaut  le  remanant. 


J'en  sais,  dit-elle, 


—  J7  — 

J'en  sais  tant  de  cas  merveilleux, 
Qu'il  me  doit  assez  souvenir 
Que  l'entrer  en  est  périlleux 
Et  encor  plus  le  revenir.  .  . 

Pour  ce,  n'ai  vouloir  de  chercher 
Un  mal  plaisir  au  mieux  venir, 
Dont  l'essai  peut  couster  si  cher. 

Le  pauvre  anmoureux  a  affaire  à  forte  partie. 
Sa  rhétorique  la  mieux  fleurie,  ses  raisonne- 
ments les  plus  spécieux,  ses  sophismes  les  plus 
subtils  sont  repoussés  victorieusement,  d'une 
main  ferme  et  légère.  Il  a  beau  remuer  ciel  et 
terre,  dire  son  fait  à  l'homme  assez  desloyal 
pour  tromper  une  Dame,  vouer  à  la  malédiction 
universelle  cet  infâme 

Qui  se  souille  de  tel  mefïait 

la  Belle  Dame  a  réponse  naturelle  à  tout  : 

Sur  tel  meffait  n'a  court  ne  juge 
A  qui  l'on  puisse  recourir. 


On  leur  laisse  leurs  cours  courir 
Et  commencer  pis  derechief 
Et  tristes  Dames  encourir 
D'autrui  coulpe,  peine  et  meschief. 


—  38  — 

En  vain  TAmanl  se  débat,  il  est  pris  dans  ces 
mailles  serrées,  n'oppose  qu'un  verbiage  enfan- 
tin à  ce  sang-froid  et  à  cette  précision.  Il  tente 
de  prendre  son  adversai7'e  par  les  sentiments  les 
plus  louables  du  cœur  humain,  de  façon  tor- 
tueuse, mais  sans  en  avoir  conscience,  peut-être  : 

quand  Nature  a  enchâssés 
En  vous  des  biens  à  tel  effors, 
ET  ne  les  a  pas  amassés 
Pour  en  mettre  pitié  dehors. 

Le  prétexte  est  plaisant,  et  la  réfutation 
prompte  : 

Pitié  doit  estre  raisonnable 


Se  dame  est  a  autrui  piteuse 
Pour  estre  à  soi-même  cruelle, 
Sa  pitié  devient  despiteuse 
Et  son  amour  haine  mortelle 


Dès  le  début,  Chartier  trace  de  la  Dame  un 
portrait  qui  renseigne  sur  ses  intentions  : 

En  la  danse  ne  falloit  riens 
Ne  plus  avant  ne  plus  arrière, 
G'estoit  garnison  de  tous  biens 
Pour  faire  au  cœur  d'amant  frontière. 


-   39  - 

Jeune,  gente,  fresche  et  entière, 
Maintien  rassis  et  sans  changier 
Douce  parolle  et  grant  manière 
Dessous  Testandard  de  Dangier. 

Celte  physionomie  défensive  ouvre  d'elle- 
même  les  hostilités.  Le  poêle  n'a  pas  pris,  au- 
tour de  lui,  à  la  cour,  une  femme  de  son  époque 
pour  modèle.  Son  type  est  abstrait  de  toutes 
pièces,  et  d'une  anatomie  à  ce  point  accessoire 
que  les  dispositions  intellectuelles  et  morales 
apparaissent  d'abord. 

Le  bon  sens  ferme,  la  logique  sagace  de  la 
Belle  Dame,  porte-parole  de  Tauteur,  semblent 
démontrer  que  le  poème  n'est  pas  seulement  un 
dialogue  destiné  à  réaliser  une  petite  scène  et 
un  jeu  d'esprit,  mais  encore  qu'une  thèse,  une 
conviction  morale  s'y  divulsrue.  La  Dame  refuse 
de  se  laisser  duper  par  un  état  de  choses  qui 
donne  à  l'Amant  les  plaisirs,  à  la  Maîtresse  les 
torts.  Le  rôle  d'esclave  couronnée  de  fleurs  lui 
répugne.  «  Je  vois^  disait  Ninon,  qu'on  nous  a 
chargées  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  frivole,  et  que 
les  hommes  se  sont  réservé  le  droit  aux  qualités 
essentielles  :  de  ce  moment,  je  me  fais  homme.» 
Ninon  prend  crânement  l'offensive,  et  puis  elle 


y 


—  40  — 

est  de  chair  et  d'os.  La  Dame  de  maître  Alain 
n'est  qu'une  entité  et  nous  ne  connaissons  qu'un 
moment  de  son  existence  imaginaire.  Elle  garde 
une  mélancolique  réserve  : 

...  toujours  un  relais  de  plainte 
S'enlasse  au  ton  de  sa  voix.... 

pourrail-on  dire  d^elle,  mieux  encore  que  de 
TAmanl,  dont  la  mélancolie  est  fortement  enta- 
chée de  dépit. 

Le  poème  eut  un  succès  prodigieux.  Pendant 
tout  le  XV®  siècle  on  en  parle  ;  au  xvi®  siècle,  on 
le  remet  àîa  mode  en  l'arrangeant  en  rondeaux  (1). 
Il  causa  même  dans  le  milieu  oii  il  parut,  dit 
M.  Gaston  Paris,  une  sorte  d'émotion  (Romania, 
1887).  Des  protestations  surgirent.  Requête  fut 
adressée  aux  Dames.  «  Qu'il  vous  plaise  de  vos- 
tre  grâce  destourner  vos  yeux  de  lire  si  très 
déraisonnables  escritures,  et  n'y  donner  foi  ne 
audience  :  mais  les  faire  rompre  et  casser  partout 
011  trouver  se  pourront,  et  des  faiseurs  ordonner 
telle  punition  que  ce  soit  exemple  aux  autres.  » 
Les  Dames  transmirent  la  requête  au  poète^  l'in- 

(1)  V'oir  les  rondeaux  d'Anne  de  Graville,  édition  de 
M.  Cari  Wahlund  (Upsala,  1897,  in-4) 


-  41  — 

vitant  en  termes  affeclueux  à  se  jeter  hors  de  ce 
hlasme.  Assignation  fut  lancée  pour  le  premier 
jour  d'avril.  Chartier  se  rélracla  de  la  meilleure 
grâce  du  monde.  Dansle  tour  léger  de  la  réponse, 
on  sent  un  écrivain  supérieur  à  ce  qu^il  écrit. 
Réfutant  les  interprétations  fort  larges  de  son 
poème  qui  avaient  cours,  il  dit  : 

Mon  livre  qui  peu  vaut  et  monte 
A  nulle  fin  autre  ne  tent 
Sinon  à  recorder  le  compte 
D'un  triste  amoureux  mal  content 
Qui  prie  et  plaint  que  trop  attent, 
Et  comment  Reffus  le  reboute. 
Et  qui  autre  chose  y  entend 
Il  y  voit  trop,  ou  n'y  voit  goutte. 

Onne  veutpas  le  laissers'exprimer  librement. 
Chartier  se  le  tient  pour  dit,  et  badine  par  sys- 
tème. Respectueux  de  l'intégrité  de  sa  pensée, 
il  ramène  ces  belles  idées  dans  le  coin  intime  de 
son  cœur  d'oii  elles  avaient  jailli,  clôt  pieuse- 
ment toutes  les  issues,  et,  tourné  vers  ce  public 
à  réflexion  courte,  sourit,  non  sans  une  pointe 
de  hauteur. 

Voilà  donc  Chartier  affublé  en  féministe  mili- 
tant, sauf  erreur.  N'a-t-il  pas  écrit  de  lui-même  : 


—  42  — 

Je  suis  aux  Dames  ligement 
Car  ce  peu  qu  onc(jues  j'eu  de  bien, 
D'honneur  et  de  bon  sentement 
Vient  d'elles  et  d'elles  le  tien. 

De  nombreux  poèmes  ont  élé  inspirés  par  la 
Belle  Dame  sans  Merci,  Tels  sont  :  Le  jugement 
de  la  Belle  Darne  sans  Merci,  Les  erreurs  du 
jugement  de  la  Belle  Dame  sans  Merci,  la  Belle 
Dame  qui  eut  Merci,  et  enfin  VOspital  d'Amours 
d'Achille  Caulier.  En  Suède,  en  Angleterre^  des 
imitations  modernes  ont  été  publiées. 

C'est  dès  les  premiers  vers  du  lai  de  la  Belle 
Darne  qu'Alain  nous  apprend  la  mort  de  sa  maî- 
tresse. 

Le  choix  d'honneur  et  des  Dames  Teslite. 

Je  prie  ceux  qui  tiennent  iVlain  pour  un  poète 
insignifiant  et  fade  de  vouloir  bien  jeter  les  yeux 
sur  les  vers  suivants  qui  terminent  la  Complainte 
trespiteuse  contre  la  Mort  qui  lui  oste  sa  Dame  : 

Si  prens  congié  et  d'amour  et  de  joye 
Pour  vivre  seul  à  tant  que  mourir  doye 
Sans  plus  jamais  cerchier  place  ne  voye 
Où  liesse  ne  plaisance  demeure. 
Les  compagnons  laisse  que  je  hantoye. 


-  43  — 

Adieu  chansons  que  voulenliers  chantoye 

Et  joyeux  ditz  où  je  me  delectoye  ! 

Tel  rit  joyeux  qui  après  dolent  pleure... 

Le  cœur  m'estraint,  angoisse  me  court  seure  ! 

Ma  vie  fait  en  moi  trop  long  demeure. 

Je  n'ai  membre  que  langueur  ne  labeure, 

Et  me  tarde  que  ja  mort  de  deuil  soye. 

Rien  ne  m'est  bon,  n'autre  bien  ne  saveure 

Fors  seulement  l'attente  que  je  meure. 

Et  ne  requier  sinon  que  vienne  l'heure 

Qu'après  ma  mort  en  Paradis  la  voye  ! 

Les  vers  de  maître  Alain  ont  de  belles  qualités 
de  rythme.  Us  sont,  parfois,  de  huit  pieds  et  dis- 
posés par  couplets  de  huit,  également,  dont  les 
rimes  alternent  et  redoublent,  comme  dans  le 
couplet  de  la  ballade.  Le  Débat  du  Réveille  Matirij 
le  Lai  de  la  belle  Dame  sans  Merci^  par  exemple^ 
sont  exprimés  suivant  cette  forme.  Dans  le  Débat 
des  deux  Fortunés  d'Amour,  les  vers  ont  dix  syl- 
labes à  rime  triplée,  et  alternent  avec  un  petit 
vers  de  quatre  syllabes  qui  fait  chute.  Le  mouve- 
ment estlemême,  danslelivre  àe^  Quatre  Dames  ^ 
avec  cette  différence  que  les  trois  vers  consécu- 
tifs à  rime  redoublée  sont  de  huit  au  lieu  d'être 
de  dix  syllabes.  Le  rythme  du  Lai  de  plaisance, 
est  rompu,  plein  de  légèreté  et  de  charme  : 


—  4t  — 

El  si  plaisance  n'esloit 

Le  pouvoir  cramoiir  fauldroit. 

Qui  seroil 
Celui  qui  plus  dicleroit 

Balades  nouvelles  ? 
Nul  homme  ne  danceroit, 
Ains  aux  cendres  croupiroit, 

Qui  riroit  ? 
Qui  seroit  cil  qui  iroit 

Prier  les  pucelles  ? 

M.  Gaston  Paris  {Romania^  1887)  a  trouvé  un 
argument  péremptoire  qui  place  la  mort  deChar- 
tier  vers  Tannée  1441^,  au  plus  tard.  Yoici  cet 
argument  :  V  Ospital  d'Amont'  parle  d'Alain 
Chartier  comme  d'un  mort.  Or,  Martin  Le  Franc, 
dans  son  Champion  des  Dames  envoyé  en  1442 
à  Philippe  de  Bourgogne,  cite  F  Ospital  d'Aynour. 
«  Le  Champion^  dit  M.  G.  Paris,  ne  fut  pas  ter- 
miné avant  Textrême  fm  de  1441  ou  le  premier 
mois  de  1442.  L'auteur  y  parle  de  la  prise  de 
Pontoise  par  Charles  VII,  qui  eut  lieu  le  29  sep- 
tembre 1441  ;  il  exhorte  les  princes  français, 
dans  l'assemblée  qu'ils  vont  tenir  à  Nevers, 
à  se  souvenir  des  sentiments  qui  la  leur  ont 
fait  convoquer  et  des  promesses  par  lesquelles 


—  4o  — 

ils  Font  préparée  ;  or  cette  assemblée,  décidée 
au  mois  de  décembre  1441,  se  tint  en  février 
1442.  » 

M.  Arthur  Piaget  {Romania,  année  1894)  a 
repris  celle  discussion  touchant  la  date  de  la 
mort  de  Chartier.  On  connaît  Tépitaphe  d'Avi- 
gnon, publiée  par  Tabbéd^Expilly  (anno  Domini 
M.CCGC.XLIX)  dans  laquelle  Chartier  est 
qualifié  à' archidiacre  de  Paris.  M.  Piaget  nous 
parle  du  document  découvert  par  M.  l'abbé  Requin 
aux  termes  duquel  Tévêque  Guillaume  fit  placer 
en  UoSpj.CCCC.LVIII  et  die  XXYIII  mensis 
aprilis...  ),  par  Jean  de  Fontay  une  plaque  funé- 
raire sur  les  restes  de  son  frère  Alain.  Sans 
s'expliquer  Técart  de  dates  entre  la  mort  et  Térec- 
tion  du  tombeau,  il  admet  la  date  fixée  par  M.  G. 
Paris,  ((  certainement  avant  1440  ».  Il  admet 
également  la  qualité  à! archidiacre  de  Paris  et  le 
lieu  de  la  mort  :  Avignon.  «J'ai  retrouvé,  dit-il, 
une  allusion  à  cette  dernière  circonstance  dans 
une  ballade  du  m.  s.  1721  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  ballade  dirigée  contre  Charles  de  Bour- 
bon, connétable  de  France,  que  le  poète  appelle 
un  cerf-volant  cVestrange  portraicture.  Yoici  la 
troisième  strophe  de  cette  ballade  ; 


—  46  — 

Que  fais-tu  ore  en  cendre  et  sépulture, 
O  Maistre  Alain,  qui  par  art  et  nature 
As  mérité  la  palme  de  bien  dire  ? 
Et  toi  Pétrarque,  exquis  en  escriture, 
Qui  pour  ta  Dame  a  descrit  l'aventure 
Ou  vraie  amour  t'a  long-temps  fait  déduire  ? 
Relevez-vous  et  faites  en  l'air  bruire. 
Près  Avignon,  où  luit  vostre  éloquence. 
Du  très  bon  roi  la  force,  l'excellence, 
Les  grans  vertus,  les  grâces  immortelles. 
Quant  est  du  cerf,  pour  toute  conséquence, 
Il  a  perdu  sa  sainture  et  ses  ailes.   »  ' 


«  M.  Ferdinand  Heuckenkamp,  écrit  M.  Gaston 
Paris  {Romania,  1899),  se  propose,  comme  nous 
Tavonsdéjà  annoncé  (1  ),  de  publiera  nouveau  les 
œuvres  d'Alain  Chartier,  ce  qui  répond  à  un  vrai 
besoin  etsera  extrêmement  méritoire.  »  M.  Heuc- 
kenkamp a  commencé  sa  publication  par  le  Ciunal 
(Halle,  Niemeyer,  1899,  in-8,  54  p). 

Des  éditions  complètes  antérieures,  deux  seu- 
lement méritent  d'être  prises  en  considération  : 
la  première  (1489)  et  la  dernière  (1617)  celle 
d'André  du  Chesne  [Rom.,  1894,  A.  Piaget). 

(1)  Romania  ,1897.  Second  semestre. 


—  47  — 

M.  Cari  Wahlunda  fait  paraître,  en  1897,  une 
édition  partielle  de  la  Belle  Dame  sans  Merci 
{La  Belle  Dame  sans  Mercy,  Upsala,  1897,  in-4, 
63  p.).  Elle  contient  72  rondeaux  dans  lesquels 
Anne  de  Graville  s'est  amusée  à  paraphraser 
autant  de  huitains  de  la  Belle  Dame.  On  y  trouve 
aussi  une  courte  préface  et  3  appendices  ;  le 
premier  sur  la  littérature  pour  ou  contre  les  fem- 
mes et  sur  celle  que  suscita  le  poème  d'Alain  ; 
le  second  sur  Anne  de  Graville  ;  le  troisième  sur 
les  imitations  modernes  auxquelles  donna  lieu, 
en  Angleterre  et  en  Saède,  le  poème  d'Alain. 

Le  peintre  anglais  J.  W.  Waterhouse  a  exposé 
une  Belle  Dame  sans  Merci/  qui  fut  très  remar- 
quée, notamment  à  la  Société  impériale  pour 
Tencouragement  des  Beaux  Arts,  de  St-Péters- 
bourg,  en  1898. 

Il  existe  de  Fauteur  du  Quadrilogue  invectif 
deux  statues.  La  ville  de  Paris  possède  Tune  rue 
de  Tocqueville  :  la  seconde  appartient  à  la  ville 
de  Baveux.  Ce  sont  effigies  conventionnelles  qui 
révèlent  peu  l'intéressant  caractère  de  Chartier. 

Le  texte  que  je  donne  ci-après,  aujourd'hui 
purgé  de  quelques  erreurs  échappées  à  une  pre- 
mière transcription,  a  déjà  paru  (mars-septembre 


-  48  - 

1897)  dans  lareviie  La  Normandie  Artistique (\m 
devait  rédiler.  Il  ne  fui  pas  donné  suite  à  ce 
projet  qu'une  circonslance  heureuse  me  permet 
de  reprendre  aujourd'hui.  Cette  tentative  ne  veut 
qu'être  une  tentative  modeste  de  vulgarisation 
devançant  les  éditions  pourvues  de  tout  Yappa- 
ratus  critique  désirable  qu'on  nous  promet. 
Quelques  rares  vers  paraîtront  boiteux,  soit 
qu'il  faille  l'imputer  au  mauvais  état  des  textes 
que  j'ai  pu  consulter,  soit  qu'il  faille  l'attribuer, 
de  préférence,  à  des  particularités  de  la  métrique 
au  XV®  siècle.  Tel  qu'il  est,  on  goûtera,  je  crois, 
ce  petit  poème,  et  nul  ne  souscrira  au  juge- 
ment suranné  de  Villemain  qui,  dans  l'esprit 
aimable,  ferme  et  de  bonne  compagnie  que  fut 
Chartier,  ne  voyait  qu'un  lourd  théologien,  un 
écrivain  pédantesque. 

Lucien  Charpeisnes. 


LA  BELLE  DAME  SANS  MERCI 


lA  BELLE  DAIIE  SA\S  MERCI 


^^d^^ 


"aguères  chevauchant  pensoye, 
Com'  homme  triste  et  douloureux 
Au  dueil  où  il  faut  que  je  soye 
Le  plus  dolent  des  amoureux  ; 
Puisque  par  son  dart  rigoureux 
La  mort  me  tolli  ma  Maistresse, 
Et  me  laissa  seul  langoureux 
En  la  conduite  de  tristesse. 


Si  disoye  :  il  faut  que  je  cesse 

De  dicter  et  de  rimover. 

Et  que  j'abandonne  et  délaisse 

Le  rire  pour  le  larmoyer. 

Là  me  faut  le  temps  employer, 

Car  plus  n'ai  sentement  ne  aise, 

Soit  d'escrire,  soit  d'envoyer 

Chose  qu'à  moi  n'a  autrui  plaise. 


—  52  — 

Qui  voudroit  mon  vouloir  contraindre 
A  joyeuses  choses  escrire, 
Ma  plume  n'y  sauroit  allaindre, 
Non  feroit  ma  langue  à  les  dire. 
Je  n'ai  bouche  qui  puisse  rire, 
Que  les  yeux  ne  la  desmentissent  : 
Car  le  cœur  l'en  voudroit  desdire 
Par  les  larmes  qui  des  yeux  issent. 


Je  laisse  aux  amoureux  malades 
Qui  ont  espoir  d'allégement, 
Faire  chansons,  ditz  et  balades, 
Chacun  en  son  entendement. 
Car  ma  Dame  en  son  testament 
Prit,  à  la  mort.  Dieu  en  ait  l'âme  ! 
Et  emporta  mon  sentement, 
Qui  git  où  elle  sous  la  lame. 


Désormais  est  temps  de  moi  taire^ 

Car  de  dire  je  suis  lassé. 

Je  vueil  laisser  aux  autres  faire 

Leur  temps,  car  le  mien  est  passé  ; 

Fortune  a  le  forgier  cassé 

Où  j'espargnoye  ma  richesse, 

Et  le  bien  que  j'ai  amassé 

Au  meilleur  temps  de  ma  jeunesse. 


—  53  — 

Amour  a  gouverné  mon  sens, 
Se  faute  y  a,  Dieu  me  pardonne  f 
Se  j'ai  bien  fait,  plus  ne  m'en  sens. 
Gela  ne  me  toult  ne  me  donne. 
Car  au  trespas  de  la  très  bonne 
Tout  mon  bien  fait  se  trespassa. 
La  Mort  m'assit  illec  la  bourne 
Qu'oncques  puis  mon  cœur  ne  passa 


En  ce  penser  et  en  ce  soin 
Chevauchai  toute  matinée, 
Tant  que  je  ne  fus  guère  loin 
Du  lieu  où  estoitla  disnée. 
Et  quand  j'en  ma  voie  finée, 
Et  que  je  cuidai  héberger, 
J'ouy  par  droite  destinée 
Menestrier  dans  un  verger. 


Si  me  retirai  voulentiers 
En  un  lieu  tout  coi  et  privé. 
Quant  deux  mes  bons  amis  entiers 
Surent  que  je  fus  arrivé, 
Y  vinrent,  tant  ont  estrivé 
Moitié  force,  moitié  requeste, 
Que  je  n'ai  oncques  eschevé 
Qu'ils  ne  me  mènent  à  la  feste. 


—  54  — 

A  rentrer  fus  bien  recueilli 
Des  Daines  et  des  Damoiselles, 
Et  de  celles  bien  accueilli 
Qui  toutes  sont  bonnes  et  belles  ; 
Et  de  la  courtoisie  d'elles 
Me  tinrent  illec  tout  ce  jour 
En  plaisans  parolles  et  belles, 
Et  en  très  gracieux  séjour. 


Disner  fut  prest,  et  tables  mises. 
Les  Dames  à  table  s'assirent, 
Et  quant  elles  furent  assises 
Les  plus  gracieux  les  servirent. 
Tels  y  ont,  qui  à  l'heure  vinrent. 
En  la  compaignie  liens. 
Leurs  juges  dont  semblant  ne  firent 
Qui  les  tenoient  en  leurs  liens. 


Un  entre  les  autres  y  vy 
Qui  souvent  alloit  et  venoit. 
Et  pensant  com'  homme  ravy, 
Et  guères  de  bruit  ne  menoit. 
Son  semblant  très  fort  contenoit, 
Mais  désir  passoit  la  raison, 
Qui  souvent  son  regard  menoit 
Tels  fois  qu'il  n'estoit  pas  saison. 


—  55  — 

De  faire  chiere  s'efforçoit, 

Et  menoit  une  joie  fainte, 

Et  à  chanter  son  cœur  forçoit 

Non  pas  pour  plaisir,  mais  pour  crainte 

Car  toujours  un  relais  de  plainte 

S'enlassoit  au  ton  de  sa  voix, 

Et  revenoit  à  son  attainte 

Comme  l'oisel  au  chant  du  bois. 


Des  autres  y  eut  pleine  salle, 
Mais  celui  trop  bien  me  sembloit 
Ennuyé,  maigre,  blesme  et  palle, 
Et  la  parolle  lui  trembloit. 
Guères  aux  autres  ne  sembloit. 
Le  noir  portoit  et  sans  devise, 
Et  trop  bien  homme  ressembloit 
Qui  n'a  pas  son  cœur  en  franchise. 


De  toutes  festoyer  faignoit, 
Bien  le  fit,  et  bien  lui  seoit. 
Mais  à  la  fin  le  contraingnoit 
Amour^  qui  son  cœur  ardeoit 
Pour  sa  Maistresse  qu'il  veoit, 
Et  je  choisis  lors  clerement 
A  son  regard  qu'il  asseoit 
Sur  elle  si  piteusement. 


—  «6  — 

Assez  sa  face  destournoit 
Pour  regarder  en  autres  lieux, 
Mais  au  travers  l'œil  retournoit 
Au  lieu  qui  lui  plaisoit  le  mieux. 
J'apperçu  le  trait  de  ses  yeux 
Tout  empenné  d'humbles  requestes, 
Et  dis  à  part  moi  :  se  m'ait  Dieux, 
Au  tel  fus-je  comme  vous  estes. 


A  la  fois  à  part  se  tiroit 
Pour  reformer  sa  contenance, 
Et  très  tendrement  soupiroit 
Par  douloureuse  souvenance  ; 
Puis  reprenoit  son  ordonnance. 
Et  venoit  pour  servir  les  mets. 
Mais  à  bien  juger  la  semblance, 
C'estoit  un  piteux  entremets. 


Après  disner  on  s'avança 
De  danser  chacun  et  chacune, 
Et  le  triste  amoureux  dança 
A  dés  à  l'autre,  à  dés  à  l'une; 
A  toutes  fit  chiere  commune, 
A  chacune  son  tour  alloit  : 
Mais  toujours  revenoit  à  une, 
Dont  sur  toutes  plus  lui  challoit. 


0/ 


Bien  à  mon  gré  fut  avisé 
Entre  celles  que  je  vis  lors, 
S'il  eut  au  droit  de  cœur  visé 
Autant  qu  à  la  beauté  du  corps. 
Qui  croit  de  legier  les  rapports 
De  ses  yeux  sans  autre  espérance, 
Pourroit  mourir  de  mille  morts 
Avant  qu'ataindre  à  sa  plaisance. 


En  la  danse  ne  failloit  riens 
Ne  plus  avant  ne  plus  arrière. 
C'estoit  garnison  de  tous  biens 
Pour  faire  au  cœur  d  amant  frontière 
Jeune^  gente,  fresche  et  entière, 
Maintien  rassis  et  sans  changier, 
Douce  parolle  et  grant  manière 
Dessous  l'estandard  de  Dangier. 


De  ceste  feste  me  lassai, 
Car  joie  triste  cœur  traveille, 
Et  hors  de  la  presse  passai. 
Si  m'assis  derrière  une  treille 
Drue  et  feuillie  à  grant  merveille. 
Entrelacée  de  saulx  vers, 
Si  que  nul  pour  cep  et  pour  fueille 
Ne  me  pouvoit  voir  au  travers. 


—  ÎÎ8  - 

L'amoureux  sa  Dame  menoit 
Danccr  quant  venoit  à  son  tour, 
Et  puis  seoir  s'en  revenoit 
Sus  un  preau  vert  au  retour. 
Nuls  autres  n'avoit  à  l'entour 
Assis^  fors  seulement  eux  deux, 
Et  n'y  avoit  autre  destour 
Fors  la  fueille  entre  moi  et  eux. 


J'ouy  l'amant  qui  soupiroit. 

Car  qui  plus  est  près  plus  désire. 

Et  la  grant  douleur  qu'il  tiroit 

Ne  savoit  taire  et  n'osoit  dire. 

Si  languissoit  auprès  du  mire. 

Et  nuisoit  à  sa  guarison. 

Cœur  ars  ne  se  pourroit  plus  nuire 

Qu'approucher  le  feu  du  tison. 


Le  cœur  en  son  corps  lui  croissoit 
D'angoisse  et  de  paour  estraint, 
Tant  qu'à  bien  peu  qu'il  ne  froissoit 
Quant  l'un  et  l'autre  le  contraint  ; 
Désir,  bonté,  crainte  reffraint 
L'un  eslargit,  l'autre  resserre. 
Si  n'a  pas  peu  de  mal  empraint 
Qui  porte  en  son  cœur  telle  guerre. 


-  59  - 

De  parler  souvent  s'efforça, 
Se  crainte  ne  l'eut  destourné, 
Mais  en  la  fin  son  cœur  força 
Quant  il  eut  assez  séjourné. 
Puis  s'est  vers  sa  Dame  tourné, 
Et  dit  bas  en  pleurant  adoncques  : 
((  Mal  jour  fut  pour  moi  adjourné, 
Ma  Dame,  quant  je  vous  vis  oncques, 


Je  souffre  mal  ardant  et  chault, 
Dont  je  meurs  pour  vous  bien  vouloir. 
Toutefois  il  ne  vous  en  chault, 
J'eusse  bien  cause  de  douloir  ; 
Mais  je  vois  trop  qu'en  nonchaloir 
Le  mettez  quant  je  vous  le  compte, 
Et  si  n'en  pouvez  moins  valoir 
N'avoir  moins  honneur  ne  plus  honte. 


Hélas  !  je  vous  grieve,  ma  Dame, 

S'un  franc  cœur  d'homme  vous  veut  bien, 

Et  se  par  honneur  et  sans  blasme 

Je  suis  vostre  et  vostre  me  tien  ? 

De  droit  je  n'y  chalenge  rien, 

Car  ma  voulenté  s'est  soumise 

A  vostre  gré,  non  pas  au  mien^ 

Pour  plus  asservir  ma  franchise. 


~  60  — 

Ja  soit  ce  que  pas  ne  desserve 
Vostre  grâce  par  mon  servir, 
Souffrez  au  moins  que  je  vous  serve 
Sans  vostre  malgré  desservir. 
En  ma  loyauté  observant  ; 
Car,  pour  ce,  me  fit  asservir 
Amour  d^estre  vostre  servant.  » 


Quant  la  Dame  ouyt  ce  langage, 
Elle  respondit  bassement, 
Sans  muer  couleur  ne  courage. 
Mais  tout  asseuréement  : 
c(  Beau  sire,  ce  fol  pensement 
Ne  vous  laissera  il  jamais  ? 
Ne  penserez-vous  autrement 
De  donner  à  vostre  cœur  paix  ? 

L'Amant 

Nully  n'y  pourroit  la  paix  mettre, 

Fors  vous  qui  la  guerre  y  meistes, 

Quant  vos  yeux  escrirent  la  lettre 

Par  quoi  deffier  me  feistes  ; 

Et  que  doux  regard  transmeistes 

Héraut  de  celle  deffiance. 

Par  lequel  vous  me  promeistes 

En  deffiant  bonne  fiance. 


—161  — 

La  Dame 

Il  a  grant  faim  de  vivre  en  dueil 
Et  fait  de  son  cœur  lasche  garde, 
Qui  contre  un  tout  seul  regard  d'œil 
Sa  paix  et  sajoie  ne  garde. 
Se  moi  ou  autre  vous  regarde, 
Les  yeux  sont  fais  pour  regarder. 
Je  n'y  prens  point  autrement  garde. 
Qui  mal  y  sait  s'en  doit  garder. 

L'Amant 

S'aucun  blesse  autrui  d'aventure 
Par  coulpe  de  celui  qui  blesse, 
Quoiqu'il  n'en  peut  mais,  par  droiture, 
Si  en  a  il  dueil  et  tristesse. 
Et  puisque  fortune  et  rudesse 
Ne  m'ont  mie  fait  ce  meshaing, 
Mais  vostre  très  belle  jeunesse^ 
Pourquoi  l'avez-vous  en  desdaing  ? 

La  Dame 

Oncques  desdaing,  chose  certaine, 

Contre  vous  ne  voulus  avoir, 

Ne  trop  grant  amour,  ne  trop  liaine, 

Ne  vostre  priveté  savoir. 

Ce  cuyder  vous  fait  parce  voir 

Que  peu  de  chose  peut  trop  plaire. 

Et  vous  vous  voulez  décevoir  ; 

Ce  ne  vueil  je  pas  pourtant  faire. 


—  62  — 

L'Amant 

Qui  que  m'ait  le  mal  pourchassé^ 
Guider  si  ne  m'a  point  déçu. 
Mais  amour  m'a  si  bien  chassé, 
Que  je  suis  dedans  vos  lacs  chu. 
Et  puisqu'ainsi  m'est  il  eschu 
D'estre  à  merci  entre  vos  mains 
Il  m'est  bien  au  cheoir  meschu. 
Qui  plus  tost  meurt  en  languit  moins, 

La  Dame 

Si  amoureuse  maladie 
Ne  met  guères  de  gens  à  mort, 
Mais  il  sied  bien  que  Ton  le  die 
Pour  plus  tost  attraire  confort. 
Tel  se  plaint  et  tourmente  fort 
Qui  n'a  pas  le  plus  aspre  deulx 
Et  s'amour  grieve  tant,  au  fort 
Mieux  en  vaut  un  dolent  que  deux. 

L'Amant 

Hélas  !  ma  Dame,  il  vaut  trop  mieux 
Pour  courtoisie  et  bonté  faire, 
D'un  dolent  faire  deux  joyeux, 
Que  le  dolent  du  tout  deffaire. 
Je  n'ai  désir  ne  autre  affaire, 
Fors  que  mon  service  vous  plaise, 
Pour  eschanger  sans  rien  meffaire 
Doux  plaisir  en  lieu  de  mesaise. 


—  63  — 

La  Dame 

D'amour  ne  quiers-je  congnoissance 
Ne  grant  espoir,  ne  grant  désir, 
Et  si  n'ai  de  vos  maux  plaisance, 
Ne  regret  à  vostre  plaisir. 
Choisisse  qui  voudra  choisir, 
Je  suis  franche,  et  franche  vueilestre, 
Sans  moi  de  mon  cœur  dessaisir 
Pour  en  faire  un  autre  le  maistre. 

L'AiMANT 

Amour  qui  joie  et  dueil  départ 
Mit  les  Dames  hors  de  servage, 
Et  leur  octroya  pour  leur  part 
Maistrise  et  franc  seigneuriage. 
Les  servans  n'y  ont  d'avantage 
Fors  tant  seulement  leur  pourchas  : 
Et  qui  fait  une  fois  hommage. 
Bien  chier  en  coustent  les  radias. 

La  Dame 

Dames  ne  sont  mie  si  lourdes, 
Si  mal  entendans,  ne  si  folles, 
Que  pour  un  peu  de  plaisans  bourdes 
Confites  en  belles  parolles, 
Dont  vous  autres  tenez  escolles 
Pour  leur  faire  accroire  merveilles, 
ET  changent  si  souvent  leurs  colles. 
A  beau  parler  closes  oreilles. 


—  64  — 

L'Amant 

Il  n'y  a  jangleur  tant  y  meist 
De  sens,  d'estudie  et  de  peine 
Qui  si  triste  plainte  vous  feist 
Comme  celui  qui  le  mal  maine. 
Car  qui  se  plaint  de  teste  saine 
A  peine  sa  fantasie  cœuvre, 
Mais  pensée  de  douleur  plaine 
Preuve  ses  parolles  par  œuvre. 

La  Dame 

Amour  est  cruel  losangier, 
Aspre  en  fait,  et  doux  à  mentir, 
Et  se  sait  bien  de  ceux  vengier 
Qui  cuident  ses  secrets  sentir  ; 
Il  les  fait  à  soi  consentir 

r 

Par  une  entrée  de  chierté. 

Mais  quant  vient  jusqu'au  repentir 

Lors  il  découvre  sa  fierté. 

L'Amant 

De  tant  plus  que  Dieu  et  nature 
Ont  fait  plaisir  d'amour  plus  haut. 
Tant  plus  aspre  en  est  la  poincture^ 
Et  plus  déplaisant  le  defPaut. 
Qui  n'a  froid  n'a  cure  de  chaut, 
L'un  contraire  est  pour  l'autre  quis. 
Se  ne  sait  nul  que  plaisir  vaut 
S'il  ne  l'a  par  douleur  conquis. 


—  65  — 

La  Dame 

Plaisir  n'est  mie  par  tout  un, 

Ce  vous  est  doux  qui  m'est  amer. 

Si  ne  pouvez-vous,  ou  aucun, 

A  vostre  gré  me  faire  aimer. 

Nul  ne  se  doit  ami  clamer 

Si  non  par  cœur  ains  que  par  livre; 

Car  force  ne  peut  entamer 

La  voulenté  franche  et  délivre. 

L'Amant 

Ha  !  ma  Dame,  j'à  Dieu  ne  plaise 
Qu'autre  droit  y  vueille  quérir, 
Fors  de  vous  montrer  ma  mesaise 
Et  vostre  merci  requérir. 
Se  vostre  honneur  veux  surquerir, 
Dieu  et  fortune  me  confonde,, 
Et  ne  me  doint  ja  acquérir 
Une  seule  joie  en  ce  monde  ! 

La   Dame 

Vous,  et  autres  qui  ainsi  jurent. 
Et  se  condamnent  et  maudient. 
Ne  cuident  que  leurs  sermens  durent 
Fors  tant  comme  les  mots  se  dient, 
Et  que  Dieu  et  les  Saints  s'en  rient. 
Car  en  tels  sermens  n'a  rien  ferme, 
Et  les  chetives  qui  s'y  fient 
En  pleurent  après  mainte  lerme. 


—  66  — 

L*Amant 

Celui  n'a  pas  courage  d'homme, 
Qui  quiert  son  plaisir  en  reprouche, 
Et  n'est  pas  digne  qu'on  le  nomme 
Ne  que  ciel  ne  terre  lui  touche. 
Loyal  cœur,  et  voir  disant  bouche 
Sont  le  chastel  d'homme  parfait  : 
Et  qui  si  legier  sa  foi  couche 
Son  honneur  pour  l'autrui  deffait. 

La  Dame 

Villain  cœur  et  bouche  courtoise 
Ne  sont  mie  bien  d'une  sorte, 
Mais  faintise  tous  les  accoise, 
Qui  par  malice  les  assorte  ; 
La  mesure  Faux-Semblant  porte. 
Son  honneur  en  sa  langue  fainte, 
Mais  honneur  est  en  leur  cœur  morte 
Sans  estre  pleurée  ne  plainte. 

L'Amant 

Qui  pense  bien  tout  bien  lui  vienne, 

Dieu  doint  à  chacun  sa  desserte. 

Mais,  pour  Dieu,    de  moi   vous   souvienne. 

De  la  douleur  que  j'ai  soufferte  ! 

Car  de  ma  mort,  ne  de  ma  perte 

N'a  pas  vostre  douceur  envie. 

Se  vostre  grâce  m'est  ouverte 

Vous  estes  garant  de  ma  vie. 


—  67  — 

Là  Dame 

Legîer  cœur  et  plaisant  folie, 

Qui  est  meilleur  tant  plus  est  brieve, 

Vous  font  ceste  melencolie. 

Mais  c'est  un  mal  dont  on  relieve. 

Faites  à  vos  pensées  trieve, 

Car  de  plus  beau  jeu  on  se  lasse. 

Je  ne  vous  aide  ne  vous  grieve  : 

Qui  ne  m'en  croira,  je  m'en  passe. 

L*Amant 

Qui  a  faucon,  chien  et  oiseau 

Qui  le  suit,  aime,  craint  et  doubte, 

Et  le  tient  chier,  et  garde  beau. 

Et  ne  le  chasse  ne  déboute. 

Et  je,  qui  ai  entente  toute 

En  vous  sans  faintise  et  sans  change, 

Suis  débouté  plus  bas  que  soute 

Et  moins  prisé  que  tout  estrange. 

La  Dame 

Se  je  fais  bonne  chiere  à  tous 
Par  honneur  et  de  franc  courage, 
Je  ne  le  vueil  pas  faire  à  vous 
Pour  eschever  vostre  dommage. 
Car  amans  est  si  petit  sage, 
Et  de  créance  si  legiere 
Qu'il  prent  tout  à  son  avantage. 
Chose  qui  ne  lui  sert  de  guiere. 


--  68  -- 

L'Amant 

Se  pour  amour  et  feaulté 
Je  pers  Taccueil  qu'estrangers  ont, 
Dont  me  vaudroit  ma  loyaulté 
Moins  qu'à  ceux  qui  viennent  et  vont, 
Et  qui  de  rien  vostres  ne  sont  ; 
Et  sembleroit  en  vous  perie 
Courtoisie,  qui  vous  semont 
Qu*amour  soit  par  vous  remerie. 

La  Dame 

Courtoisie  est  tant  aliée 

D'honneur  qui  l'aime  et  la  tient  chiere, 

Qu'eP  ne  veut  estre  à  rien  liée 

Ne  pour  amour,  ne  pour  prière  ; 

Mais  départ  de  sa  bonne  chiere 

Où  il  lui  plaist  et  bon  lui  semble. 

Guerredon,  prière  etrenchiere 

Et  elle  ne  vont  point  ensemble. 

L'Amant 

Je  ne  quier  point  de  guerredon, 
Car  le  desservir  m'est  trop  haut, 
Je  demande  grâce  et  pardon, 
Puisque  mort  ou  merci  me  faut. 
Donner  le  bien  où  il  deffauî 
C'est  courtoisie  raisonnable  ; 
Mais  aux  siens  encore  plus  vaut 
Qu'estre  aux  estranges  amiable. 


—  69  — 

La  Dame 

Ne  sais  que  vous  appeliez  bien, 
Mal  emprunte  bien  autre  non  ; 
Mais  il  est  trop  large  du  sien 
Qui  par  donner  pert  son  renon. 
On  ne  doit  octroyer,  sinon 
Quant  la  requeste  est  advenant. 
Car  se  l'honneur  ne  retenon 
Trop  petit  vaut  le  remanant. 

L'Amant 

One  homme  mortel  ne  naqui. 
Ne  pourroit  naistre  sous  les  cieux 
Et  n'est  autre,  fors  vous,  à  qui 
Vostre  honneur  touche  plus  ou  mieux 
Qu'à  moi  qui  n'attens,  jeune  ou  vieux, 
Le  mien  fors  par  vostre  ser^ice, 
Et  n'ai  cœur,  sens,   bouche,  ne  yeux 
Qui  soit  donné  à  autre  office. 

La  Dame 

D'assez  grant  charge  se  chevit 
Qui  son  honneur  garde  et  maintient  ; 
Mais  à  dano^ier  travaille  et  vit 
Qui,  en  autrui  main,  l'entretient. 
Cil  à  qui  rhonneur  appartient 
Ne  s'en  doit  à  autrui  attendre  ; 
Car  tant  moins  du  sien  en  retient 
Qui  trop  veut  à  l'autrui  entendre. 


—  70  — 

L'Amant 

Vos  yeux  ont  si  enripraint  leur  merche 
Eli  mon  cœur  que,  quoiqu'il  advienne, 
Se  j'ai  honneur  où  je  le  cherche^ 
Il  convient  que  de  vous  me  vienne. 
Fortune  a  voulu  que  je  tienne 
Ma  vie  en  vostre  merci  close  ; 
Si  est  bien  droit  qu'il  me  souvienne 
De  vostre  honneur  sur  toute  chose. 

La  Dame 

A  vostre  honneur  seul  entendez, 
Pour  vostre  temps  mieux  employer. 
Du  mien  à  moi  vous  attendez 
Sans  prendre  peine  à  foloyer. 
Bon  il  fait  craindre  et  supployer 
Un  cœur  trop  follement  déçu, 
Car  rompre  vaut  pis  que  ployer 
Et  estre  esbranlé  mieux  que  chu. 

L'Amant 

Pensez,  ma  Dame,  que  depuis 
Qu'amour  mon  cœur  vous  délivra, 
Il  ne  pourroit,  car  je  ne  puis, 
Estre  autrement  tant  qu'il  vivra. 
Tout  quitte  et  franc  le  vous  livra. 
Ce  don  ne  se  peut  abolir. 
J'attens  ce  qui  s'en  ensuivra. 
Je  n'y  puis  mettre  ne  toUir. 


—  71  — 

La  Dame 

Je  ne  tien  mie  pour  donné 
Ce  qu'on  offre  à  qui  ne  le  prent  ; 
Car  le  don  est  habandonné 
Se  le  donneur  ne  le  reprent. 
Trop  a  de  cœur,  qui  entreprent 
D'en  donner  à  qui  le  reffuse. 
Mais  il  est  sage,  qui  apprent 
A  s'en  retraire,  qui  n'y  muse. 

L'AiMANT 

Il  ne  doit  pas  cuider  muser 
Qui  sert  Dame  de  si  haut  pris. 
Se  j'y  dois  tout  mon  temps  user, 
Au  moins  n'y  puis-je  estre  repris 
De  cœur  failli  ne  de  mespris, 
Quant  envers  vous  fais  ceste  queste 
Par  qui  amour  a  entrepris 
De  tant  de  bons  cœurs  le  conqueste. 

La  Dame 

Se  mon  conseil  voulez  ouyr, 
Querez  ailleurs  pluj  belle  et  gente 
Qui  d'amour  se  vueille  esjouyr 
Et  mieux  sortisse  à  vostre  entente. 
Trop  loin  de  confort  se  tourmente 
Qui,  à  part  soi,  pour  deux  se  trouble  ; 
Et  celui  pert  le  jeu  d'attente 
Qui  ne  sait  faire  son  point  double. 


7'^  

L'Amant 

Le  conseil  que  vous  nie  donnez 
Se  peut  uiieux  dire  qu'exploitier  ; 
De  non  croire  me  pardonnez. 
Car  j'ai  cœur  tel  et  si  entier 
Qu'il  ne  se  pourroit  affectier 
A  chose  où  loyauté  n'accorde. 
D'autre  conseil  je  n'ai  mestier 
Fors  pitié  et  miséricorde. 

La  Dame 

Sage  est  qui  folie  encommence, 
Quant  départir  s'en  sait  et  veut. 
Mais  il  a  faute  de  science 
Qui  la  veut  conduire  et  ne  peut. 
Qui  par  conseil  ne  se  desmeut 
Desespoir  le  met  en  sa  suite 
Et  tout  le  bien  qu'il  en  requeut 
Est  de  mourir  en  la  poursuite. 

L'Amant 

Je  poursuivrai  tant  que  pourrai 
Et  que  vie  me  durera. 
Et  lorsqu'en  loyauté  mourrai 
Celle  mort  ne  me  grèvera. 
Quant  vostre  durté  me  fera 
Mourir  loyal  et  douloureux 
Encore  moins  grief  me  sera 
Que  de  vivre  faux  amoureux. 


-  73f  — 

La  J^ami: 

De  rien  a  moi  ne  vous  prenez, 
Je  ne  vous  suis  aspre  ne  dure, 
Et  n'est  droit  que  vous  me  tenez^ 
Envers  vous  ne  douce  ne  sure. 
Qui  se  quiert  le  mal  si  l'endure^ 
Autre  confort  donner  ne  say, 
Ne  de  l'apprendre  n'ai-je  cure. 
Qui  en  veut  en  fasse  Tessay, 

L'Amant 

Une  fois  le  faut  essayer 

A  tous  les  bons  en  leur  endroit. 

Et  le  devoir  d'amour  payer 

Qui  franc  cœur  a,  prisé  et  droit. 

Car  franc  vouloir  maintient  et  croit 

Que  c'est  durté  et  mesprison, 

Tenir  un  haut  cœur  si  estroit 

Qu'il  n'ait  qu'un  seul  corps  pour  prison. 

La  Dame 

J'en  sais  tant  de  cas  merveilleux 
Qu'il  me  doit  assez  souvenir 
Que  l'entrer  en  est  périlleux,, 
Et  encor  plus  le  revenir. 
A  tard  en  peut  bien  advenir  ; 
Pour  ce,  n'ai  vouloir  de  chercher 
Un  mal  plaisir  au  mieux  venir. 
Dont  l'essai  peut  couster  si  cher. 


—  74  — 

L'Amant 

Vous  n'avez  cause  de  doubler 
Ne  soupeçon  qui  vous  esmeuve, 
A  m'eslongner  ne  rebouter  : 
Car  vostre  bonté  voit  et  treuve 
Que  j'ai  fait  l'essai  et  l'espreuve 
Par  quoi  ma  loyauté  appert. 
La  longue  attente  et  forte  espreuve 
Ne  se  peut  celler,  il  y  pert« 

La  Dame 

Il  se  peut  loyal  appeller 
Et  ce  nom  lui  duit  et  affiert 
Qui  sait  desservir  et  celler, 
Et  garder  le  bien,  s'il  acquiert. 
Qui  encor  poursuit  et  requiert 
N'a  pas  loyauté  esprouvée  : 
Car  tel  pourchasse  grâce  et  quiert 
Qui  la  pert  puisqu'il  Ta  trouvée. 

L'Amant 

Se  ma  loyauté  s'esvertue 
D'aimer  ce  qui  ne  m'aime  mie, 
Et  tenir  cher  ce  qui  me  tue, 
El'  m'est  amoureuse  ennemie. 
Quant  pitié,  qui  est  endormie, 
Mettroit  en  mes  maux  fin  et  terme^ 
Ce  gracieux  confort  d'amie 
Feroit  ma  loyauté  plus  ferme. 


^  75  — 

Là  Dame 

Un  douloureux  pense  tousdis 
Des  plus  joyeux  le  droit  revers, 
Et  le  penser  des  maladis 
Est  entre  les  sains  tout  divers. 
Assez  est-il  de  cœurs  travers 
Qu'avoit  fait  bientost  empirer, 
Et  loyauté  mettre  à  l'envers, 
Dont  ils  souloient  tant  soupirer. 

L'Amant 

De  tous  soit  celui  déguerpis, 
D'honneur  desgarni  et  deffait, 
Qui  descongnoist  et  tourne  en  pis 
Le  don  de  grâce  et  le  bienfait 
De  sa  Dame  qui  l'a  reffait, 
Et  ramené  de  mort  à  vie. 
Qui  se  souille  de  tel  meffait 
A  plus  d'une  mort  desservie. 

La  Dame 

Sur  tel  meffait  n'a  court  ne  juge 
A  qui  l'on  puisse  recourir. 
L'un  les  maudit,  l'autre  les  juge. 
Mais  je  n  en  ai  vu  nul  mourir. 
On  leur  laisse  leurs  cours  courir. 
Et  commencer  pis  derechief, 
Et  tristes  Dames  encourir 
D'autrui  coulpe,  peine  et  meschief. 


—  76  — 

L'Amant 

Combien  qu'on  n'arde  ne  ne  pende 
Celui  qui  en  tel  crime  enchiet, 
Je  suis  certain^  quoiqu'il  attende, 
Qu'à  la  fin  il  lui  en  meschiet^ 
Et  qu'honneur  et  bien  lui  dechiet. 
Car  fausseté  est  si  maudite 
Que  jamais  haut  honneur  ne  chiet 
Dessus  celui  où  elle  habite. 

La  Dame 

De  cela  n'ont  mie  grant  paeur 

Ceux  qui  dient  et  qui  maintiennent 

Que  loyauté  n'est  pas  eur 

A  ceux  qui  longuement  la  tiennent. 

Leurs  cœurs  s'en  vont  et  puis  reviennent 

Car  ils  les  ont  bien  réclamés^^ 

Et  si  bien  appris  qu'ils  retiennent 

A  changer  dès  qu'ils  sont  aimés. 

L'Amant 

Quant  on  a  son  cœur  bien  assis 
En  bonne  et  loyale  partie, 
On  doit  estre  entier  et  rassis 
A  toujours  mais  sans  départie. 
Si  tost  qu'amour  est  impartie 
Tout  le  haut  plaisir  en  est  hors. 
Si  ne  sera  pas  moi  partie 
Tant  que  l'âme  me  bâte  au  corps. 


—  77  — 

La  Dame 

D'aimer  bien  ce  qu'aimer  devez 
Ne  pourriez-vous  en  ce  mesprendre  ? 
Mais  sous  cuider  vous  décevez 
Par  legierement  entreprendre. 
Vous  mesme  vous  pouvez  reprendre 
Et  avoir  à  raison  recours, 
Plutost  qu'en  fol  plaisir  attendre 
Un  très  desespéré  secours. 

L'Amaxt 

Raison,  avis,  conseil  et  sens 
Sont  sous  l'arrest  d'amour  scellés 
A  tel  arrest  je  me  consens^ 
Car  point  ne  se  sont  rebellés  ; 
Ils  sont  parmi  désir  meslés 
Et  si  fort  enlacés,  hélas  ! 
Que  ja  n'en  seront  desmeslés 
Se  pitié  n'en  brise  les  las. 

La  Dame 

Qui  n'a  à  soi  nulle  amitié, 
De  toute  amour  est  deffîez  ; 
Et  se  de  vous  n'avez  pitié 
D'autrui  pitié  ne  vous  fiez. 
Mais  sovez  tout  certifiez 
Que  je  suis  telle  que  je  fus. 
D'avoir  mieux  ne  vous  affiez 
Et  prenez  en  gré  le  reffus. 


—  78  — 

L'Amant 

J'ai  mon  espérance  fermée 
Qu'en  tel  Dame  ne  peut  faillir 
Pitié,  mais  elle  est  enfermée 
Et  laisse  dangier  m'assaillir. 
Et  s'el'  voit  ma  vertu  faillir 
Pour  bien  aimer,  el'  s'en  sauldra 
Hors  sa  demeure,  et  tard  saillir. 
Et  mon  bien  souffrir  me  vaudra. 

La  Dame 

Ostez-vous  hors  de  ce  propos, 
Car  tant  plus  vous  vous  y  tiendrez 
Moins  vous  aurez  joie  et  repos 
Et  jamais  à  bout  n'en  viendrez. 
Quant  à  espoir  vous  attendrez, 
Vous  en  trouverez  abestis, 
Et  en  la  fin  vous  apprendrez 
Qu'espérance  paist  les  chetifs. 

L'Amant 

Vous  direz  ce  que  vous  voudrez, 
Et  du  pouvoir  avez  assez  ! 
Mais  ja  espoir  ne  m'en  touldrez, 
Par  qui  j'ai  tant  de  maux  passez. 
Car  quant  nature  a  enchâssez 
En  vous  des  biens  à  tel  effors 
El'  ne  les  a  pas  amassez 
Pour  en  mettre  pitié  dehors. 


—  79  — 

La  Dame 

Pitié  doit  estre  raisonnable, 
Et  à  nul  desavantageuse, 
Au  besongneux  très  prouffitable, 
Et  aux  piteux  non  dommageuse. 
Se  Dame  est  à  autrui  piteuse 
Pour  estre  à  soi  mesme  cruelle, 
Sa  pitié  devient  despiteuse 
Et  son  amour  haine  mortelle 

L'Amant 

Conforter  les  desconfortés 
N'est  pas  cruauté,  mais  est  loz. 
Mais  vous  qui  si  dur  cœur  portez 
En  si  beau  corps,  se  dire  l'oz, 
Gaignez  le  blasme  et  le  desloz 
De  cruauté  qui  mal  y  siet  : 
Se  pitié,  qui  départ  les  loz, 
En  vostre  haut  cœur  ne  s'assiet. 

La  Dame 

Qui  me  dit  que  je  suis  aimée 
Se  bien  croire  je  l'en  vouloye 
Me  doit-il  tenir  pour  blasmée 
S'a  son  vouloir  je  ne  foloye  ? 
Se  de  tels  confors  me  mesloye, 
Ceseroit  pitié,  sans  manière  : 
Et  depuis  se  je  m'en  douloye 
C'en  seroit  la  soulde  derniereo 


^  80  — 

L'Amant 

Ha  !  cœur  plus  dur  que  le  noir  rriarl)re, 
En  qui  uierci  ne  peut  entrer, 
Plus  fort  à  ployer  qu'un  gros  arbre, 
Que  vous  vaut  tel  rigueur  montrer  ? 
Vous  plaist-il  mieux  me  voir  oultrer 
Mort  devant  vous  pour  vostre  esbat. 
Que  pour  un  confort  demonstrer 
Respirer  la  mort  qui  m'abat  ? 

La  Dame 

De  vos  maux  guérir  vous  pourrez, 
Car  des  miens  ne  vous  requerray, 
Ne  pour  mon  plaisir  ne  mourrez. 
Ne  pour  vous  guérir  ne  guerray. 
Mon  cœur  pour  autres  ne  cherray, 
Crient,  pleurent,  rient  ou  chantent. 
Mais,  se  je  puis,  je  pourverray 
Que  vous  ne  autres  ne  s'en  vantent. 

L'Amant 

Je  ne  suis  mie  bon  chanteur, 
Aussi  me  duit  mieux  le  pleurer. 
Mais  je  ne  fus  oncques  vanteur, 
J'aime  plus  chier  coi  demeurer. 
Nul  ne  se  doit  énamourer 
S'il  n'a  cœur  de  celler  Temprise, 
Car  vanteur  n'est  à  honnorer 
Puisque  sa  langue  le  (Jesprise, 


-  81  — 

La  Dame 

Maie  Bouche  tient  bien  grant  court, 

Chacun  a  mesdire  estudie. 

Faux  amoureux,  au  temps  qui  court, 

Servent  tous  de  goUiardie. 

Le  plus  secret  veut  bien  qu'on  die 

Qu'il  est  de  quelqu'une  mescru. 

Et  pour  rien  qu'homme  à  Dame  die, 

11  ne  doit  plus  en  estre  cru. 

L'Amant 

D'uns  et  d'autres  est  et  sera, 
La  terre  n'est  pas  toute  unie. 
Des  bons  le  bien  se  montrera, 
Et  des  mauvais  la  vilennie. 
Est-ce  droit,  s'aucuns  ont  honnie 
Leur  langue  où  mesdit  a  hantée 
Que  refîus  en  excommunie 
Les  bons  avecques  leur  bonté  ? 

La  Dame 

Quant  meschants   meschant  parler  eussent. 

Ce  meschief  seroit  pardonnez. 

Mais  tous  ceux  qui  bien  faire  dussent, 

Et  que  noblesse  a  ordonnez 

D'estre  bien  conditionnez, 

Sont  les  plus  avant  en  la  fange, 

Et  ont  leurs  cœurs  habandonnez 

A  courte  foi  et  longue  langue. 


—  82  — 

L'Amant 

Or  congnois-je  bien  or  endroit 
Que  pour  bien  faire  on  est  honnis, 
Puisque  pitié,  justice  et  droit 
Sont  de  cœur  de  Dame  bannis. 
Faut-il  donc  faire  tous  unis 
Les  humbles  servans  et  les  faux, 
Et  que  les  bons  soient  punis 
Pour  les  péchés  des  desloyaux  ? 

La  Dame 

Je  n'ai  le  pouvoir  de  grever 

Ne  de  punir  autre  ne  vous. 

Mais  pour  les  mauvais  eschever 

Il  se  fait  bon  garder  de  tous. 

Faux  Semblant  fait  l'humble  et  le  doux 

Pour  prendre  Dames,  en  aguet  : 

Et  pour  ce,  chacune  de  nous 

Y  doit  bien  l'escoute  et  le  guet. 

L'Amant 

Puisque  de  grâce  un  tout  seul  mot 
De  vostre  rigoureux  cœur  n'ist, 
J'appelle  devant  Dieu,  qui  m'ot, 
De  la  durté  qui  me  honnist  ! 
Et  me  plain  qu'il  ne  parfournist 
Pitié  qu'en  vous  il  oublia  ; 
Ou  que  ma  vie  ne  finist, 
Qui  si  tost  mis  en  oublia... 


—  83  — 
La  Dame 

Mon  cœur  et  moi  rien  ne  vous  feismes 
Oncques  de  quoi  plaindre  doyez. 
Rien  ne  vous  mit  là  fors  vous-mesmes, 
De  vous  mesmes  juge  soyez. 
Une  fois  pour  toutes,  croyez 
Que  vous  demeurez  esconduit. 
De  tant  redire  m'ennoyez^ 
Car  je  vous  en  ai  assez  dit.  » 

L'Auteur 

Adonc,  le  dolent  se  leva 

Et  part  de  la  feste  pleurant, 

A  peu  que  son  cœur  ne  creva, 

Com*  à  homme  qui  va  mourant. 

Et  dit  :  Mort,  viens  à  moi  courant, 

Ains  que  mon  sens  se  descongnoisse. 

Et  m'abrège  le  demeurant 

De  ma  vie  plaine  d'angoisse  !... 

Depuis  je  ne  sus  qu'il  devint 
Ne  quel  part  il  se  transporta. 
Mais  à  sa  Dame  n'en  souvint 
Qui  aux  Dames  se  déporta. 
Et  depuis,  on  me  rapporta 
Qu'il  avoit  ses  cheveux  descoux, 
Et  que  tant  se  desconforta 
Qu'il  en  estoit  mort  de  courroux. 


—  84  — 

Si  vous  prie,  amoureux^  fuyez 
Ces  vanteurs  et  ces  mcsdisans, 
Et  comme  infâmes  les  huyez, 
Car  ils  sont  à  vos  faiz  nuisans  ; 
Pour  non  les  faire  voir  disans, 
Refïus  a  ses  chasteaux  bastis. 
Car  ils  ont  trop  mis,  puis  dix  ans, 
Le  pays  d'amour  à  pastis. 

Et  vous,  Dames  et  Damoiselles, 
En  qui  honneur  naist  et  s'assemble, 
Ne  soyez  mie  si  cruelles 
Chacunes  et  toutes  ensemble. 
Que  ja  nulle  de  vous  ressemble 
Celle  que  m'oyez  nommer  ci, 
Qu'on  peut  appeller,  ce  me  semble, 
La  Belle  Dame  sans  Merci. 


APPENDICE 


Requeste  baillée  aux  Dames  contre  Maistre  Alain 


Sopplienl  humblement  vos  loyaux  serviteurs 
les  attendans  de  voslre  très  douce  grâce,  et  pour- 
suivans  la  queste  da  don  d'amoureuse  merci. 
Que  comme  ils  ayent  donné  leur  cœur  à  penser, 
leur  corps  à  travailler,  leur  vouloir  à  désirer, 
leurs  bouches  à  requérir,  leur  temps  à  pourchas- 
ser le  riche  don  de  pitié  et  de  grâce,  que  Dangier, 
Refius  et  Crainte  ont  embusché  et  retrait  en  la 
gaste  forest  de  Longue  Attente  ;  et  ne  leur  soit 
demeuré  compagnie  ne  conduite,  qui  les  ait 
laissés  en  la  poursuite,  fors  seulement  bon  Es- 
poir, qui  encore  demeure  souvent  derrière  lassé  et 
travaillé  du  long  chemin, et  de  la  très  ennuyeuse 
queste.  Et  que  en  un  pays  qui  se  nomme  Dure 
Response,  ont  esté  plusieurs  fois  destroussés 
de  joie^  et  desers  de  liesse,  par  les  brigans  et 
soudoyers  de  Reffus.  Et  néanmoins  entretien- 
nent toujours  leur  queste  pour  y  mettre  la  vie 


—  88  — 


et  le  cœur  qui  leur  est  demeuré  ;  mais  que  Es- 
poir ne  les  laisse  au  besoin.  Et  encore  auroient 
attente  de  voslrc  secours^  et  que  Bel  Accueil  et 
Doux  Attrait  les  remeissent  sus.  Se  ne  fut  qu'il 
est  venu  à  leur  congnoissance,  que  aucuns  ont 
escrit  en  vers  rimes  certaines  nouvelles,  où  ils 
n'o.it  guère  pensé.  Et  peut-être  que  envie^  rebu- 
tement  d'amour,  ou  fausseté  de  cœur,  qui  les  a 
fait  demeurer  recreuz  en  chemin,  et  laisser  la 
queste  qu'ils  avoient  encommencée  avec  nous, 
les  fait  ainsi  parler  et  escrire.  Et  tant  ont  fait, 
comme  on  dit,  pour  destourner  aux  autres  la 
joie  à  quoi  ils  ont  failli,  que  leurs  escrits  sont 
venus  en  vos  mains  ;  et  pour  l'attrait  d'aucunes 
parolles  douces  qui  sont  dedans,  vous  ont  amusé 
à  lire  leur  livre,  que  on  appelle  La  Belle  Dame 
sans  Merci.  Auquel  sous  un  langage  affaité  sont 
enclos  les  commencements  et  ouvertures  de 
mettre  rigueur  en  la  court  amoureuse,  et  rompre 
la  queste  des  humbles  servans,  et  à  vous  toUir 
rheureux  nom  de  pitié,  qui  est  le  parement  et  la 
richesse  de  vos  autres  vertus.  Et  en  adviendra 
dommage  et  eslongnement  aux  humbles  servans, 
et  amendrissement  de  vostre  pouvoir,  se  par 
vous  n'y  est  pourvu.  Qu'il  vous  plaise  de  vostre 


—  89  — 

grâce  destourner  vos  yeux  de  lire  si  tres-dérai- 
sonnables  escritures,  et  n'y  donner  foi  ne  au- 
dience :  mais  les  faire  rompre  et  casser  par  tout 
ou  trouver  se  pourront,  et  des  faiseurs  ordonner 
telle  punition  que  ce  soit  exemple  aux  autres, 
et  que  vos  humbles  servans  puissent  leur  queste 
parfaire  à  vostre  honneur  et  à  leur  joie,  et  mon- 
trer par  œuvre  que  en  vous  a  merci  et  pitié.  Et 
ils  priront  Amour,  qui  vous  doint  toujours  tant 
de  liesse,  que  aux  autres  en  puissez  départir. 


Lettres  envoyées  par  les  Dames  à  Maistre  Alain 


Honnoré  frère,  nous  nous  recommandons  à 
vous,  et  vous  faisons  savoir,  que  naguère  par 
aucuns  a  esté  baillée  aux  Dames  certaine  re- 
queste,  qui  grandement  touche  votre  deshon- 
neur, et  le  desavancement  du  très  gracieux  loz 
et  bonne  grâce  que  vous  avez  toujours  acquis 
vers  elles.  Et  pour  ce  que  nous  vous  cuidons 
tel  que  bien  vous  saurez  excuser  et  deffendre  de 
ceste  charge,  quant  en  serez  averti,  nous  vous 
envoyons  le  double,  espérans  que  vous  mettrez 
peine  à  vous  jeter  hors  de  ce  blasme,  à  vostre 


—  90  ~ 

honneur  et  esjouissement  de  ceux  qui,  plus 
voulentiers,  verront  vostre  loz  croisire  que 
amaindrir.  Et  comme  escrit  vous  a  esté  par 
autres  lettres  de  vos  amis,  journée  est  assignée 
au  premier  jour  d'Avril,  à  vous  et  à  vos  parties 
adverses.  Auquel  jour  vous  pensons  voir,  se 
vous  n'estes  mort  ou  pris,  dont  Dieu  vous  gard  ! 
laquelle  chose  vous  doubterez  moins  que  de  de- 
meurer en  ceste  charge.  Honnoré  frère,  Nostre 
Seigneur  vous  doint  autant  de  joie,  comme 
pour  nous  voudrions,  et  brief  retourner.  Car  se 
vous  estes  par  deçà,  tel  parle  contre  vous  qui  se 
taira. 

Escrit  à  Yssoldun,  le  dernier  jour  de  janvier. 


Katherine,  Marie  et  Jehanne. 


Response  faite  par  Maistre  Alain  sur  les  Lettres 
que  les  Dames  lui  ont  escrites 


Mes  Dames  et  mes  Damoiselles, 
Se  Dieu  vous  doint  joie  prochaine, 
Escoutez  les  dures  nouvelles 
Quej'ouy  le  jour  de  l'estraine  ; 
Et  entendez  ce  qui  me  maine, 
Car  je  n'ai  fors  à  vous  recours, 
Et  me  donnez  par  grâce  plaine 
Conseil,  confort,  aide  et  secours. 


Ce  jour  m'advînt  en  sommeillant, 
Attendant  le  soleil  levant, 
Moitié  dormant,  moitié  veillant^ 
Environ  l'aube  ou  peu  avant, 
Qu'Amour  apparut  au  devant 
De  mon  lit  à  l'arc  tout  tendu, 
Et  me  dit  :  «  Desloyal  servant 
Ton  loyer  te  sera  rendu. 


—  02  — 

Je  t'ai  longlenips  tenu  des  miens 
Pour  aucuns  bien  qu'en  toi  avoyes, 
Et  te  gardoye  de  graiis  biens 
Trop  phis  que  tu  ne  desservoyes. 
Et  quant  ta  loyauté  dévoyés 
Vers  moi  garder  en  tous  endrois. 
Tu  fais,  et  escris,  et  envoyés 
Nouveaux  livres  contre  mes  drois  ! 


Es-tu  fol,  hors  du  sens,  ou  ivre, 
Ou  veux  contre  moi  guerre  prendre, 
Qui  as  fait  le  malheureux  livre 
Dont  chacun  te  devroit  reprendre, 
Pour  enseigner  et  pour  apprendre 
Les  Dames  à  jeter  au  loin 
Pitié  la  débonnaire  et  tendre 
De  qui  tout  le  monde  a  besoin  ? 


Se  tu  as  ta  melencolie 
Prise  de  non  aimer  jamais 
Doivent  acheter  ta  folie 
Les  autres  qui  n'en  peuvent  mais  ? 
Laisse  faire  autrui,  et  te  tais. 
Que  de  dueil  ait  le  cœur  noirci 
Qui  ja  croira  comme  tu  fais 
Qu'oncques  Dame  fut  sans  merci. 


—  93  — 

Tu  mourras  de  ce  péché  quitte. 
Et  se  briefment  ne  t'en  desdis 
Prescher  te  ferai  hérétique 
Et  brusler  ton  livre  et  tes  dits  ; 
En  la  loi  d'amour  sont  maudits, 
Et  chacun  m'en  fait  les  clamours 
Les  lire  à  tous  est  interdits 
De  par  l'inquisiteur  d'amours. 


Tu  veux  mon  pouvoir  abolir, 
Et  qu'honneur  et  bonté  s  efface, 
Quant  tu  quiers  des  Dames  tollir 
Pitié,  merci,  douceur  et  grâce. 
Guides  tu  doncques  que  Dieu  fasse 
Entre  les  hommes  sur  la  terre 
Si  beau  corps,  et  si  douce  face, 
Pour  leur  porter  rigueur  et  guerre  ? 


Nenny,  non,  il  n'y  pensa  oncques. 
Car  jamais  faites  ne  les  eust 
Plus  plaisans  que  choses  quelconques 
Que  sur  terre  faire  l'en  pust, 
S'il  ne  veistbien  et  de  vrai  sust 
Qu'elles  dévoient  le  vert  porter, 
Qui  par  droit  les  hommes  deust 
Resjouir  et  reconforter. 


—  Ô4  - 

Ne  scroit-ce  pas  grant  dommage, 
Que  Dieu,  qui  soutient  homme  en  vie, 
Eust  faite  si  parfaite  image 
Par  droite  excellence  assouvie, 
Que  la  pensée  en  fust  ravie 
Des  hommes  par  force  déplaire. 
Se  Dieu  leur  portoit  telle  envie 
Que  femme  fust  leur  adversaire  ? 


Guides-tu  faire  basiliques 
Qui  occient  les  gens  des  yeux, 
Ces  doux  visages  angéliques 
Qui  semblent  estre  faits  es  cieux  ? 
Dieu  ne  les  a  pas  formé  tieulx 
Pour  desdaigner  et  non  chaloir, 
Mais  pour  croistre  de  bien  en  mieux 
Ceux  qui  ont  désir  de  valoir. 


Douceur,  courtoisie,  amitié 
Sont  les  vertus  de  noble  femme, 
Et  le  droit  logis  de  pitié 
Est  au  cœur  d'une  belle  Dame. 
S'il  falloit  pour  ton  livre  infâme 
Pitié  d'entre  Dames  bannir. 
Autant  vaudroit  qu'il  ne  fustame 
Et  que  le  monde  dust  finir. 


—  95  — 

Puisque  nature  s'entremit 
D'entailler  si  disrne  fiofure. 
Il  est  à  croire  qu'elle  y  mit 
De  ses  biens  à  comble  mesure. 
Dangier  y  est  sous  couverture, 
Mais  nature  la  très  bénigne, 
Pour  adoucir  celle  poincture, 
Y  mit  pitié  par  médecine. 


Pour  garder  honneur  et  chierté 
Raison  y  mit  honte  et  dangier, 
Et  voulut  desdain  et  fierté 
Du  tout  des  Dames  estransrier. 
Mais  pitié  y  peut  chalengier 
Tout  son  droit,  car  quand  el'  voudroit, 
Elle  feroit  bonté  changier. 
Puisque  nully  mieux  n'en  vaudroit 


Tu  veux,  par  ton  outrecuidance, 
Et  les  faux  vers  que  tu  as  faits 
Tollir  aux  Dames  leur  puissance. 
Toutes  vertus  et  tous  biens-faits  : 
Quant  ainsi  leur  pitié  deffails, 
Par  qui  maint  loyal  cœur  s'amende, 
Si  vueil  chastier  tes  meffaits. 
Ou  que  tu  m'en  gaiges  Tamende.  » 


—  96  — 

Quant  jeu  ces  parolles  ouy, 
Et  je  vis  la  flesche  en  la  corde, 
Tout  le  sang  au  cœur  me  fouy, 
One  n'eu  tel  paour  dont  me  recorde 
Si  dis  :  «  pour  Dieu  !  miséricorde  ! 
Escoutez-moi  excuser,  sire...  » 
Il  me  respondit  :  a  Je  l'accorde. 
Or  dis  ce  que  tu  voudras  dire  ». 


((  Ha  f  sire,  ne  me  mescroyez. 
Ne  les  Dames  semblablement, 
Si  vous  ne  lisez  et  voyez 
Le  livre  tout  premièrement. 
Je  suis  aux  Dames  ligement. 
Car  ce  peu  qu'oncques  j'en  de  bien, 
D'honneur  et  de  bon  sentement, 
Vient  d'elles  et  d'elles  le  tien. 


Devant  que  faire  ceste  faute 
Mon  cœur  choisiroit  qu'il  mourroit, 
La  folie  seroit  si  haute 
Que  ja  nul  ne  le  pardonroit. 
Bien  est  vil  celui  qui  voudroit 
A  l'honneur  des  Dames  mal  faire, 
Sans  lesquelles  nul  ne  pourroit 
Jamais  bien  dire  ne  bien  faire. 


—  97  — 

Par  elles,  et  pour  elles,  sommes, 
C'est  la  source  de  nostre  joye, 
C'est  l'adresse  des  nobles  hommes, 
C'est  d'honneur  la  droite  montjoye  ; 
C'est  ce  qui  les  bons  cœurs  resjoye, 
C'est  le  chief  de  mondains  plaisirs, 
C'est  ce  qui  d'espoir  nous  pourvoye, 
C'est  le  comble  de  nos  désirs. 


Leur  serviteur  vueil  demeurer, 

Et  en  leur  service  mourrai  ; 

Et  ne  les  peux  trop  honnorer 

Ne  autrement  ja  ne  voudrai. 

Et  tant  qu'en  vie  demeurrai, 

A  garder  l'honneur  qui  leur  touche 

Emploierai  où  je  pourrai 

Cœur,  corps,  sens,  langue,  plume  et  bouche. 


Pitié  en  cœur  de  Dame  siet 
Ainsi  qu'en  l'or  le  diamant. 
Mais  sa  vertu  pas  ne  s'assiet 
Toujours  au  plaisir  de  l'amant. 
Ain  s  faut  deffermer  un  fermant, 
Dont  crainte  tient  pitié  enclose^. 
Et  en  ce  fermoir  deffermant 
Souffrir  sa  douleur  une  pose. 


—  98  — 

Pitié  se  tient  close  et  couverte, 
Et  ne  veut  force  ne  contraintes, 
Ne  ja  sa  porte  n'est  ouverte, 
Fors  par  soupirs  et  longues  plaintes, 
Attendre  faut  des  heures  maintes. 
Mais  l'attente  bien  se  recouvre  : 
Car  toutes  douleurs  sont  estaintes 
Aussitost  que  la  porte  s'ouvre. 


S'el  ne  gardoit  sa  seigneurie, 

Chacun  lui  seroit  ennuyeux 

Et  sa  bonté  seroit  perie, 

Car  elle  auroittrop  d'ennuyeux. 

Pour  ce^  son  plaisir  gracieux 

N^ouvre  pas  à  toutes  requestes, 

Non  plus  qu'un  joyau  précieux 

Qui  n'est  montré  qu'aux  grandes  fastes. 


Sej'osoye  dire  ou  songier 
Qu'oncques  Dame  fut  despiteuse, 
Je  seroie  faux  mensongier, 
Et  ma  paroUe  injurieuse, 
Jamais  de  Dame  gracieuse 
N'ait-il  ne  merci  ne  respit, 
Qui  dit  de  voix  presumptueuse 
Qu'en  Dame  est  dangier  ne  despit* 


—  99  — 

Comme  la  rose  tourne  en  lermes 
Au  fourneau  sa  force  et  valeur, 
Ainsi  rend  pitié  aux  enfermes, 
Par  feu  d'amoureuse  chaleur, 
Pleurs  qui  guérissent  la  douleur 
Par  leur  vertu  puissant  et  digne. 
Mais  quant  le  dangier  n'est  pas  leur 
Plus  en  prisent  la  médecine. 


Mon  livre  qui  peut  vaut  et  monte, 
A  nulle  fin  autre  ne  tent, 
Sinon  à  recorder  le  compte 
D'un  triste  amoureux  mal  content 
Qui  prie  et  plaint  que  trop  attent, 
Et  comment  reffus  le  reboute. 
Et  qui  autre  chose  y  entend 
Il  y  voit  trop,  ou  n'y  voit  goutte. 


Quant  un  amaut  est  si  estraint 
Comme  en  resverîe  mortelle. 
Que  force  d'amour  le  contraint 
D'appeler  sa  Dame   cruelle, 
Doit  on  penser  qu'elle  soit  telle  ? 
Nenny.  Car  le  grief  mal  d'aimer 
Y  met  fièvre  continuelle 
Qui  fait  sembler  le  doux  amer. 


4 


—  100  — 

Puisque  son  mal  lui  a  fait  dire, 
Et  après  lui  pour  temps  passer 
J'ai  voulu  ses  plaintes  escrire 
Sans  un  seul  mot  en  trespasser, 
S'en  doit  tout  le  monde  amasser 
Contre  moi  à  tort  et  en  vain, 
Pour  le  chétif  livre  casser 
Dont  je  ne  suis  que  l'escrivain  ? 


S'aucuns  me  veulent  accuser 
D'avoir  ou  failli,  ou  mespris, 
Devers  vous  m'en  vueil  excuser 
Que  j'ai  pieça  pour  juge  pris. 
Et  combien  que  j'ay  peu  apris, 
S'ils  en  ont  dit  rien  ou  escrit 
Pourquoi  je  puisse  eslre  repris, 
Je  leur  respondrai  par  escrit.  » 


Quant  Amour  eut  ouy  mon  cas 

Et  vit  qu'à  bonne  fin  tendi, 

Il  remit  sa  flesche  au  carcas, 

Et  l'arc  amoureux  descendi. 

Et  tel  responce  me  rendi  : 

((  Puisqu'à  ma  Court  tu  te  reclames, 

Je  suis  content,  et  tant  t'en  di 

Que  je  remets  la  cause  aux  Dames.  » 


—  \0{  — 

Lors  m'esveillai  subit  et  court, 
Et  puis  entour  moi  rien  ne  vy. 
Pour  ce  me  rens  à  vostre  Court, 
Mes  Dames,  et  la  foi  pleny 
D'obéir  à  droit  sans  ennuv 
Ainsi  qu'Amour  Ta  commandé. 
Et  se  je  n'ai  mal  desservy 
Ayez-moi  pour  recommandé. 

Vostre  humble  serviteur  Alain 
Que  beauté  print  pieça  à  l'ain 
Du  trait  d'iins  très  doux  rians  veux, 
Dont  languit  en  attendant  mieux. 


Achevé  d* imprimer 
par 

LÉON  BARNÉOUD  &  C'o 

Imprimerie  par i  sienne 

à  LA  VAL 

le  3o  Décembre  i9oo 


La  B-LblÀ.othê.qa(i 
Université  d'Ottawa 
Echéance 


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Uni  vers ity  o 

Date  Du 


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J  0  OCT 1  3  200? 


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COO   CH ART  1ER»  AL  BELLE  DAME 

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